<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"><channel><title>elias — Essais et projets</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/</link><description>Essais d’elias sur la politique québécoise et canadienne, la philosophie politique, la foi, la culture et la technologie. Écrits en chinois, avec des versions anglaise et française.</description><language>fr</language><lastBuildDate>Sun, 11 Oct 2026 12:00:00 GMT</lastBuildDate><atom:link href="https://elias-essays.pages.dev/fr/rss.xml" rel="self" type="application/rss+xml" /><item><title>Les corps intermédiaires</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/middlemen/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/middlemen/</guid><description>En religion, l’intermédiaire ne me protège pas de Dieu ; il protège Dieu de moi.</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="i-trente-minutes">I. Trente minutes</h2>
<p>En juin 2025, allongé sur mon lit devant une vidéo, j’ai pleuré pendant une trentaine de minutes. Depuis, un désir ne m’a plus quitté : m’agenouiller tout entier, me soumettre sans réserve au Seigneur.</p>
<p>Ce désir est vrai, mais ma vie ne lui ressemble pas. À Guangzhou, j’ai pris part un temps à la vie d’une communauté chrétienne ; je n’y suis plus retourné depuis longtemps. Je veux être baptisé, et je n’ai jamais fait le pas. L’Oratoire Saint-Joseph, je l’ai visité, rien de plus.</p>
<p>On m’a demandé un jour : le baptême que tu veux, est-ce celui d’une communauté, avec un parrain pour témoin, ou quelque chose qui ne regarde que toi et Dieu ? Plutôt la seconde, ai-je répondu. J’ai ajouté qu’au fond de moi j’avais une pente mystique, que je me fiais davantage à ce que je ressens intérieurement.</p>
<p>Ce texte cherche à comprendre d’où vient cette réponse, et si elle tient debout.</p>
<h2 id="ii-une-conviction-plus-ancienne-que-la-foi">II. Une conviction plus ancienne que la foi</h2>
<p>J’ai changé quatre fois de camp politique : maoïste, puis partisan utopiste d’une économie planifiée numérique, puis libéral, et aujourd’hui presque libertarien. L’écart paraît immense. En dessous, une seule ligne n’a jamais bougé : ne pas être dominé.</p>
<p>Cette ligne précède toutes mes positions. Le refus du contrôle central et le goût de la liberté individuelle sont venus d’abord ; mes idées économiques ont suivi. Avec le recul, ce qui m’attirait dans le maoïsme, c’était en bonne partie sa face anti-autoritaire. Les positions ont changé ; ce qu’elles servaient est resté le même.</p>
<p>Quand je me suis tourné vers la religion, cette ligne m’a suivi. Je ne me méfie pas de Dieu. Je me méfie de ceux qui se tiennent entre Dieu et moi.</p>
<h2 id="iii-la-mystique-ou-le-refus-dêtre-dominé-en-religion">III. La mystique, ou le refus d’être dominé en religion</h2>
<p>La mystique occupe dans la religion la place que le refus de la domination occupe en politique. Sa thèse tient en une phrase : l’homme peut connaître Dieu directement, sans intermédiaire. Sacrements, hiérarchie et doctrine ne sont pas niés, mais ils passent au second rang ; la preuve ultime, c’est la rencontre immédiate dans l’âme.</p>
<p>L’Église institutionnelle a toujours compris ce que cela impliquait, d’où ce mélange de vénération et de soupçon envers ses mystiques. Eckhart disait que le fond de Dieu est mon fond. En 1329, plus d’un an après sa mort, Jean XXII condamnait par la bulle <em>In agro dominico</em> plus d’une vingtaine de propositions tirées de ses œuvres. Madame Guyon écrivit un petit livre sur l’oraison intérieure. Arrêtée fin 1695, elle passa par Vincennes, un couvent de Vaugirard, puis la Bastille, et n’en sortit qu’en 1703.</p>
<p>Ces gens ne niaient ni Dieu ni l’Église. Leur tort était de la contourner. Si l’on peut recevoir Dieu directement dans la prière, la direction du prêtre cesse d’être un passage obligé, et l’autorité de l’Église passe du monopole à la simple référence. Pour n’importe quel centre, c’est dangereux.</p>
<p>Il en existe une version plus radicale encore. J’ai traduit, avec l’aide de l’IA, <em>The Hidden Church of the Holy Graal</em> d’Arthur Edward Waite (1909). Selon lui, derrière les romans du Graal se cache une « Église secrète », plus profonde que l’Église visible, dont le mystère ne passe pas par la succession officielle. L’Église visible garde le dehors ; le vrai sanctuaire est ailleurs.</p>
<p>C’est presque la version théorique de ma propre position. Je crois davantage en ces trente minutes qu’en n’importe quel registre paroissial. Je n’ai besoin ni d’un parrain pour se porter garant de moi, ni d’une paroisse pour y apposer son tampon. Ce qui se passe entre Dieu et moi, personne n’a qualité pour le certifier à ma place.</p>
<h2 id="iv-lobjection-en-politique-je-défends-les-intermédiaires">IV. L’objection : en politique, je défends les intermédiaires</h2>
<p>L’objection la plus forte vient de moi-même.</p>
<p>En politique, ce que je défends, ce sont justement les intermédiaires. J’admire le Moyen Âge d’avant l’absolutisme : l’Église, les villes, les corporations et les familles se tenaient en respect les unes les autres, et ensemble tenaient le centre en respect. Montesquieu l’a écrit : les « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants » font la nature de la monarchie et la séparent du despotisme. Selon une lecture courante, Tocqueville a vu la suite : quand ces corps sont détruits, l’individu se retrouve seul face à l’État, et c’est exactement la condition dont le despotisme a besoin.</p>
<p>Ma conviction politique, c’est donc qu’entre un homme et le pouvoir suprême, il doit y avoir autre chose. En religion, je veux précisément l’inverse : abattre toute médiation et placer l’âme seule devant le Très-Haut.</p>
<p>On dira qu’il n’y a pas là de contradiction : l’État peut être un tyran, Dieu non. Mais le problème n’est pas Dieu, c’est l’interprète. Sans témoin, il ne reste qu’un seul interprète de ce que Dieu veut de moi : moi. Mes désirs, mes peurs, mon humeur du jour peuvent tous se déguiser en Dieu. En religion, l’intermédiaire ne me protège pas de Dieu ; il protège Dieu de moi.</p>
<p>L’histoire a d’ailleurs fait l’expérience. La Réforme a supprimé l’intermédiaire romain au nom de l’accès direct à Dieu ; dans bien des pays, elle n’a pas produit la liberté, mais des Églises d’État aux mains des princes : <em>cujus regio, ejus religio</em>. En Angleterre, le roi est devenu chef suprême de l’Église. Newman, après l’avoir quittée, n’y voyait plus qu’une « simple institution nationale ». Une fois l’Église supranationale écartée, la religion est tombée entre les mains du prince.</p>
<p>La deuxième objection vient des mystiques eux-mêmes : presque aucun n’était un solitaire. En décembre 1577, Jean de la Croix est enfermé par ses propres frères dans une cellule du couvent de Tolède. Il y reste plus de huit mois et, dans ce cachot presque sans lumière, compose les trente et une premières strophes du <em>Cantique spirituel</em>. Une fois évadé, il demeure dans l’ordre. Thérèse d’Avila, elle, a mis son expérience par écrit sur l’ordre de ses confesseurs.</p>
<p>Jean de la Croix a aussi décrit la nuit obscure : vient un temps où tout sentiment d’avoir été touché disparaît, et il ne reste qu’une foi sans saveur. Si ma spiritualité ne repose que sur ce que je ressens, il ne restera rien quand viendra cette nuit. Voilà pourquoi la tradition tient au directeur spirituel et à la communauté : le sentiment s’en va, le témoin reste.</p>
<p>Troisième exemple : Evelyn Underhill, dont j’ai traduit deux livres avec l’aide de l’IA. En 1907, elle vit une conversion et veut entrer dans l’Église catholique, puis reste plus de dix ans sur le seuil. Elle revient à l’Église d’Angleterre et, en 1921, demande au baron Friedrich von Hügel d’être son directeur. L’auteur de <em>Mysticism</em> a fini par accepter d’être guidée. Von Hügel admirait ses livres, mais la trouvait trop absorbée par la mystique ; à ses yeux, sa foi relevait d’un théisme assez intellectuel, et il l’amena à mettre le Christ au centre.</p>
<p>De mon côté, il ne semble y avoir que Simone Weil. Elle aimait profondément le catholicisme, n’a jamais été baptisée et est restée toute sa vie au seuil. Mais dans ses lettres au père Perrin, elle explique qu’elle n’entre pas dans l’Église parce qu’elle ne croit pas que Dieu le veuille, pour l’instant. Même son refus se formule au nom de l’obéissance, et non de l’autonomie.</p>
<p>Reste un détail que je ne peux pas contourner. J’ai retrouvé la vidéo plus tard, je l’ai revue, et j’ai encore pleuré. Ce qui me bouleversait, c’était de les voir et de les entendre, « eux », vivre leur foi : des personnes concrètes qui la vivaient ensemble. J’ai choisi un chemin solitaire ; ce qui me fait pleurer, c’est l’image de tout un groupe.</p>
<h2 id="v-seul-celui-qui-nest-pas-dominé-ose-entrer">V. Seul celui qui n’est pas dominé ose entrer</h2>
<p>Je croyais que ne pas être dominé voulait dire ne pas entrer : n’adhérer à rien, n’être inscrit nulle part, ne donner à personne le droit de me juger. Les mystiques m’en proposent une autre lecture.</p>
<p>Une institution ne domine un homme que par ce dont il a besoin auprès d’elle : reconnaissance, identité, sécurité. Eckhart, à son procès, déclara se soumettre au jugement de l’Église ; son fond n’a jamais été dans la salle d’audience. Jean de la Croix est resté dans l’ordre qui l’avait emprisonné, parce que l’ordre ne l’a jamais possédé. C’est parce que leur liberté venait d’ailleurs qu’ils pouvaient entrer dans une institution sans lui appartenir.</p>
<p>Rester dehors n’est donc pas une preuve de liberté. C’est plutôt le signe d’une liberté inachevée : j’ai encore peur d’être façonné par d’autres, alors je ne consens à me soumettre que dans un espace intérieur où je règne seul. Mais une soumission dont je fixe moi-même les conditions n’en est pas une. J’ai <a href="/fr/blog/the-empty-shell/">écrit ailleurs</a> que le cœur, c’est se donner tout entier à quelque chose qui n’a pas besoin d’être justifié. Un don qui garde une dernière part de souveraineté n’est pas encore un don.</p>
<p>Ignace de Loyola a une prière qui commence ainsi : « Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté. » J’ai toujours placé la liberté au-dessus de tout. C’est justement pour cela qu’elle est ce que j’ai de plus précieux à offrir. La mystique ne devrait pas être ma manière de la garder, mais le lieu où j’apprends à la donner.</p>
<p>Je ne suis pas encore entré ; les choses pratiques passent toujours avant. Mais je ne prends plus le fait de rester dehors pour une preuve de liberté.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ma%C3%AEtre_Eckhart">Maître Eckhart</a> (la bulle <em>In agro dominico</em>, 1329) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://www.philosophyprofessor.com/philosophers/meister-eckhart/">Meister Eckhart: The Mystic the Pope Condemned in 1329</a> (la soumission d’Eckhart au procès) — PhilosophyProfessor</li>
<li><a href="https://www.ebsco.com/research-starters/history/madame-guyon">Madame Guyon</a> (ses détentions) — EBSCO Research Starters, 2024</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Jeanne_Guyon">Jeanne Guyon</a> (son arrestation, l’ordre de ses détentions et sa libération en 1703) — Wikipedia (en anglais)</li>
<li><a href="https://ccel.org/ccel/john_cross/canticle.ii.html">Spiritual Canticle: Introduction</a> (Jean de la Croix à Tolède et le <em>Cantique spirituel</em>) — Christian Classics Ethereal Library</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/John_of_the_Cross">John of the Cross</a> (les trente et une premières strophes du <em>Cantique spirituel</em>, composées en prison à Tolède) — Wikipedia (en anglais)</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Evelyn_Underhill">Evelyn Underhill</a> (Underhill et von Hügel) — Wikipedia (en anglais)</li>
<li><a href="https://wrldrels.org/2024/08/24/evelyn-underhill/">Evelyn Underhill</a> (chronologie) — Kathleen Henderson Staudt, World Religions and Spirituality Project, 2024</li>
<li><a href="https://www.ebsco.com/research-starters/literature-and-writing/waiting-god-simone-weil">Waiting for God by Simone Weil</a> (Simone Weil et le baptême) — EBSCO Research Starters, 2022</li>
<li><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/De_l%E2%80%99esprit_des_lois_%28%C3%A9d._Nourse%29/Livre_2">De l’esprit des lois, livre II</a> (chapitre 4, « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants ») — Montesquieu, 1748, Wikisource</li>
<li><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Ancien_R%C3%A9gime_et_la_R%C3%A9volution/Avant-propos">L’Ancien Régime et la Révolution : avant-propos</a> (l’individualisme et l’isolement qu’entretient le despotisme) — Tocqueville, 1856, Wikisource</li>
<li><a href="https://www.gutenberg.org/ebooks/19690">Apologia pro Vita Sua</a> (appendice « Blot sixteen » de la première édition ; note E, « The Anglican Church », dans les éditions suivantes) — Newman, 1864, Project Gutenberg</li>
</ul>
<p>Références : Maître Eckhart, sermon allemand 5b (« le fond de Dieu est mon fond ») ; Thérèse d’Avila, <em>Livre de la vie</em>, prologue (écrit sur l’ordre de ses confesseurs) ; Ignace de Loyola, <em>Exercices spirituels</em>, n° 234 (le <em>Suscipe</em>) ; paix d’Augsbourg (1555) et Acte de suprématie anglais (1534). La citation de Newman est traduite par l’auteur avec l’aide de l’IA.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sun, 11 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>Où est le Rubicon américain ?</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/americas-rubicon/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/americas-rubicon/</guid><description>La vraie question n’est peut-être pas « Le président franchira-t-il la rivière ? », mais « La rivière est-elle encore là ? »</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="une-rivière-peu-profonde">Une rivière peu profonde</h2>
<p>En janvier de l’an 49 av. J.-C., Jules César se tenait avec la XIIIe légion au bord d’une petite rivière appelée le Rubicon.</p>
<p>Cette rivière coule près de l’actuelle Rimini, dans le nord-est de l’Italie. Elle n’est ni large ni profonde. Ce qui lui donnait son importance, ce n’était pas l’eau, mais le droit : le Rubicon marquait la frontière entre la province de Gaule cisalpine et l’Italie proprement dite. Selon les règles romaines, le commandement militaire d’un gouverneur de province ne valait qu’à l’intérieur de sa province. Franchir cette ligne à la tête d’une armée pour entrer en Italie, c’était trahir la République.</p>
<p>Ce qui barrait la route à César n’a donc jamais été l’eau, mais une convention. Les Romains partageaient la conviction qu’on ne franchit pas cette ligne avec une armée. Cette convention n’avait ni murailles ni garnison ; sa seule garantie était que les généraux acceptent de la respecter, et que les soldats refusent de suivre quiconque la violerait.</p>
<p>Pourquoi César a-t-il traversé ? La postérité a souvent dépeint la scène comme le coup de dés d’un ambitieux. Mais les sources anciennes évoquent aussi un motif plus terre à terre : la peur.</p>
<p>César avait fait la guerre en Gaule pendant près de dix ans, et ses adversaires à Rome l’attendaient depuis presque aussi longtemps. Le Sénat exigeait qu’il rende son commandement et revienne à Rome en simple citoyen. Or un simple citoyen ne jouissait d’aucune immunité. Selon Suétone, Caton le Jeune avait juré à plusieurs reprises de le traîner devant les tribunaux dès qu’il aurait licencié son armée. Un an et demi plus tard, à Pharsale, contemplant les soldats pompéiens tombés sur le champ de bataille, César prononça ces mots :</p>
<blockquote>
<p>Voilà ce qu’ils ont voulu. Après de si grands exploits, moi, Caius César, j’aurais été condamné si je n’avais cherché appui auprès de l’armée.</p>
</blockquote>
<p>C’est bien sûr un plaidoyer pro domo. Mais il met à nu la logique la plus dangereuse d’une république au bord de l’effondrement : <strong>quand perdre le pouvoir signifie perdre sa liberté, ceux qui le détiennent cessent de vouloir le céder de bon gré.</strong></p>
<p>Plus de deux mille ans plus tard, je repense souvent à cette rivière. Non que je croie qu’un président américain soit César — une analogie historique n’est pas une preuve, et les États-Unis ne sont pas Rome. Mais parce qu’elle pose une question toujours actuelle : une frontière sans murailles, qu’est-ce qui la fait tenir ?</p>
<p>Autrement dit : où est le Rubicon américain ? Est-il encore là ?</p>
<h2 id="avant-la-traversée-la-rivière-était-déjà-basse">Avant la traversée, la rivière était déjà basse</h2>
<p>César n’était pas le premier à conduire une armée vers Rome. Bien avant lui, la rivière avait été mise à l’épreuve à maintes reprises.</p>
<p>À partir de l’époque de Marius, les légions romaines se recrutèrent de plus en plus parmi les pauvres sans terre. Qu’un vétéran obtienne ou non un lopin de terre pour ses vieux jours dépendait souvent de la capacité de son général à le lui arracher à Rome. La subsistance du soldat se trouva liée au destin politique du général, et sa loyauté glissa peu à peu de la République vers le général.</p>
<p>En 88 av. J.-C., après que ses adversaires lui eurent retiré le commandement de la guerre en Orient, Sylla marcha sur Rome. C’était la première fois qu’une armée romaine attaquait sa propre capitale. Selon Appien, presque tous les officiers de Sylla l’abandonnèrent ; un seul questeur resta. Eux savaient que cette ligne ne se franchissait pas. Mais les soldats suivirent Sylla.</p>
<p>Au cours des quarante années suivantes, Marius et Cinna reprirent Rome par la force ; Sylla revint une seconde fois les armes à la main et publia ses listes de proscription, mettant à prix la tête de ses ennemis et confisquant leurs biens. Le prix d’une défaite politique n’était plus la perte d’une charge, mais celle de la vie et du patrimoine. Lorsque César se tint au bord du Rubicon, les Romains avaient vu cette ligne franchie trop souvent.</p>
<p>Cette fois, le personnage le plus important à quitter César fut Labienus, son meilleur lieutenant en Gaule, qui passa dans le camp de Pompée. Les légions, elles, restèrent. César expliqua à ses soldats que le Sénat avait bafoué les droits des tribuns de la plèbe et qu’il franchissait la rivière pour les défendre — autrement dit, celui qui franchissait la ligne prétendait protéger la République.</p>
<p>Avec le recul, la traversée de César fut moins un coup de force soudain qu’une confirmation : la confirmation que la rivière était devenue trop basse pour arrêter qui que ce soit. Les officiers de Sylla pouvaient encore refuser ; les soldats de César n’hésitaient plus. Chaque franchissement resté impuni rendait le suivant plus facile ; chaque lutte politique tranchée par les procès et la violence rendait le détenteur suivant du pouvoir plus effrayé à l’idée de le lâcher.</p>
<p><strong>Une république perd rarement ses frontières d’un seul coup. Le plus souvent, la rivière baisse peu à peu.</strong></p>
<h2 id="les-américains-ont-inscrit-la-rivière-dans-un-serment">Les Américains ont inscrit la rivière dans un serment</h2>
<p>Les fondateurs des États-Unis avaient lu l’histoire romaine. Ce qu’ils craignaient par-dessus tout, c’était justement qu’une armée permanente devienne la troupe privée d’un seul homme. La Constitution a donc fait du président le commandant en chef des forces armées, mais a confié au Congrès le pouvoir de lever des armées, de les financer et de déclarer la guerre. L’armée devait obéir aux civils élus, mais à aucune personne en particulier.</p>
<p>Cette ligne est inscrite le plus clairement dans un serment. Lorsqu’un officier américain prend ses fonctions, son serment ne compte qu’un seul objet de loyauté : <a href="https://www.law.cornell.edu/uscode/text/5/3331">« soutenir et défendre la Constitution des États-Unis contre tous ses ennemis, étrangers et intérieurs »</a>, et lui porter « une foi et une allégeance sincères ». Le président n’y apparaît nulle part. Le nom de personne n’y figure.</p>
<p>Le <a href="https://www.law.cornell.edu/uscode/text/10/502">serment d’enrôlement</a> des militaires du rang ajoute la promesse d’obéir aux ordres, mais l’ordre des phrases et les réserves sont soigneusement pesés : d’abord défendre la Constitution, ensuite seulement obéir aux ordres du président et des officiers supérieurs — et cette obéissance doit se faire « conformément aux règlements et au Code uniforme de justice militaire ». Or, selon ce code, le devoir d’obéissance ne s’étend qu’aux ordres légaux.</p>
<p>Ces mots paraissent anodins. Leur poids n’apparaît que par contraste. Les soldats de la république de Weimar juraient autrefois fidélité à la Constitution du Reich. En août 1934, le jour même de la mort de Hindenburg, ils durent prêter un nouveau serment : une « obéissance inconditionnelle » à Adolf Hitler en personne. Entre une constitution et un homme, il n’y avait que le texte d’un serment.</p>
<p>Voilà pourquoi, à mes yeux, le Rubicon américain ne se trouve pas d’abord sur une carte. Il se trouve dans un mot de ce serment : « Constitution ». Ce mot a remplacé la loyauté envers une personne par la loyauté envers un ensemble de règles.</p>
<p>Mais cette ligne doit être regardée des deux côtés. Le contrôle civil de l’armée est lui-même un principe républicain. Un président peut remplacer des généraux, modifier la politique militaire et ordonner aux forces armées d’accomplir des missions légales ; un officier ne peut pas refuser d’obéir simplement parce que le président lui déplaît. Une armée qui décide elle-même à qui obéir a, elle aussi, franchi le Rubicon — simplement dans l’autre sens.</p>
<p>La vraie ligne est étroite : <strong>obéir aux ordres légaux, refuser les ordres manifestement illégaux</strong>. Ce qui la fait tenir, ce n’est pas l’orientation politique de tel ou tel général, mais des milliers et des milliers d’officiers, de procureurs, de juges et de fonctionnaires qui, au moment de choisir, savent encore à quoi va leur loyauté.</p>
<h2 id="2021-ceux-qui-gardaient-la-rive">2021 : ceux qui gardaient la rive</h2>
<p>Le moment où les États-Unis se sont le plus approchés de cette rivière a suivi l’élection de 2020.</p>
<p>Trump a perdu l’élection et a refusé de le reconnaître. Son équipe a intenté plus de soixante poursuites dans différents États et les a presque toutes perdues, souvent devant des juges nommés par des républicains. La pression s’est alors déplacée vers des personnes précises. Le secrétaire d’État de la Géorgie, Brad Raffensperger, a reçu un appel du président lui demandant de « trouver » 11 780 voix — exactement une de plus que l’avance de Biden. Il a refusé.</p>
<p>Le 6 janvier 2021, la pression s’est abattue sur le vice-président Mike Pence. Trump voulait qu’en présidant la certification au Congrès, il refuse de compter les grands électeurs de certains États. Dans <a href="https://www.pbs.org/newshour/politics/read-pences-full-letter-saying-he-cant-claim-unilateral-authority-to-reject-electoral-votes">une lettre rendue publique ce jour-là</a>, Pence a écrit que son serment de soutenir et de défendre la Constitution lui interdisait de « revendiquer une autorité unilatérale pour décider quels votes électoraux doivent être comptés et lesquels ne doivent pas l’être ». Quelques heures plus tard, une partie de la foule qui avait envahi le Capitole scandait qu’il fallait pendre Pence. Le soir même, le Congrès s’est réuni de nouveau et a achevé la certification aux petites heures du lendemain.</p>
<p>Six jours plus tard, tous les membres du Comité des chefs d’état-major interarmées ont <a href="https://tmd.texas.gov/a-message-to-the-force-from-the-joint-chiefs-of-staff">signé un message adressé à l’ensemble des forces</a> : « Tout acte visant à perturber le processus constitutionnel va non seulement à l’encontre de nos traditions, de nos valeurs et de notre serment ; il est contraire à la loi. » Le message rappelait aussi aux troupes que, le 20 janvier, le président élu Biden prêterait serment et deviendrait leur 46e commandant en chef.</p>
<p>La plupart de ces gens n’étaient pas des adversaires politiques de Trump. Raffensperger et Pence sont républicains ; Pence avait servi Trump pendant quatre ans. Ils n’avaient pas besoin de s’opposer à la moindre de ses politiques. Il leur suffisait de refuser, dans les limites de leurs fonctions, de faire ce que la loi n’autorisait pas. C’est exactement ce qu’avaient fait les officiers de Sylla : ils n’étaient pas forcément contre Sylla, ils savaient seulement que cette ligne ne se franchissait pas.</p>
<p>Cette fois-là, la rivière a tenu.</p>
<p>Mais la leçon de Rome, c’est qu’avoir tenu une fois ne garantit pas que l’eau restera aussi profonde. Ce qui se passe après une tentative de franchissement compte tout autant.</p>
<p>Après l’élection de 2024, le département de la Justice, conformément à sa politique de longue date de ne pas poursuivre un président en exercice, a abandonné les accusations fédérales visant les efforts de Trump pour renverser le résultat de l’élection. Le 20 janvier 2025, le jour même de son retour à la Maison-Blanche, Trump a <a href="https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/granting-pardons-and-commutation-of-sentences-for-certain-offenses-relating-to-the-events-at-or-near-the-united-states-capitol-on-january-6-2021/">gracié quelque 1 500 accusés liés à l’assaut du Capitole</a> et commué la peine de quatorze autres. Parmi les bénéficiaires de ces mesures de clémence figuraient des personnes condamnées pour avoir agressé des policiers ou comploté pour empêcher la passation du pouvoir.</p>
<p>Le droit de grâce est expressément conféré au président par la Constitution, et ses partisans peuvent raisonnablement soutenir que certains accusés avaient été trop lourdement condamnés. Mais le message envoyé par ces grâces dépassait de loin les cas individuels : ceux qui ont tenté d’empêcher une passation légale du pouvoir peuvent être pardonnés au nom de leur loyauté politique. Pour le prochain qui se tiendra au bord de la rivière, le prix de la traversée vient de baisser.</p>
<h2 id="quelquun-sonde-la-profondeur">Quelqu’un sonde la profondeur</h2>
<p>Rien de ce qui s’est passé depuis 2025 ne ressemble à une traversée à la César. Le président n’a pas ordonné à l’armée d’encercler le Congrès, ni annoncé l’annulation d’une élection. C’est justement pour cela que ces événements méritent un examen attentif. Pris un par un, chacun peut trouver une justification juridique. Mis bout à bout, ils ressemblent à quelqu’un qui sonde la rivière, endroit par endroit, pour en mesurer la profondeur.</p>
<p><strong>Premier endroit : l’armée et les villes.</strong> En juin 2025, malgré l’opposition du gouverneur de la Californie, Trump a placé la Garde nationale californienne sous commandement fédéral et l’a envoyée à Los Angeles, suivie de Marines. Des déploiements ou des tentatives semblables ont suivi à Washington, Memphis, Portland et Chicago. Le 30 septembre, des centaines de généraux et d’amiraux ont été convoqués à la hâte à Quantico, en Virginie. <a href="https://abc7chicago.com/post/trump-directs-generals-defend-us-war/17912017/">Trump leur a dit</a> que les États-Unis subissaient une « invasion de l’intérieur » et qu’il faudrait utiliser certaines « villes dangereuses » comme terrains d’entraînement pour l’armée. Selon les journalistes présents, les généraux sont restés pour la plupart silencieux. En janvier 2026, alors que des manifestations contre les opérations fédérales d’immigration gagnaient le Minnesota, Trump <a href="https://www.foxnews.com/politics/trump-no-need-invoke-insurrection-act-right-now-violent-anti-ice-protests-minnesota">a menacé d’invoquer l’Insurrection Act</a> pour envoyer des troupes régulières, avant d’affirmer le lendemain que ce n’était pas nécessaire « pour l’instant ».</p>
<p>La question n’est pas de savoir si l’armée peut un jour intervenir sur le sol américain. En cas de catastrophe, d’émeutes, ou lorsque la loi fédérale ne peut réellement plus être appliquée, la loi le permet. La question est la suivante : quand un président décrit ses adversaires politiques intérieurs comme des ennemis qui ne portent simplement pas d’uniforme, il déplace discrètement la ligne dans l’esprit des militaires. Les « ennemis intérieurs » contre lesquels leur serment leur demande de défendre la Constitution, est-ce ceux qui veulent la renverser, ou ceux qui s’opposent au président ?</p>
<p><strong>Deuxième endroit : les juristes de l’armée.</strong> Le 21 février 2025, <a href="https://www.armytimes.com/pentagon/2025/02/22/trump-fires-joint-chiefs-chairman-navy-head-in-dod-leadership-purge/">Trump a limogé le président du Comité des chefs d’état-major interarmées</a> ; le même jour, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a démis de leurs fonctions les juges-avocats généraux de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air. Ces trois officiers étaient les plus hauts conseillers juridiques de l’armée, et leur rôle consiste justement, entre autres, à dire aux commandants si un ordre est légal. Hegseth a expliqué par la suite qu’il ne voulait pas que les juristes militaires soient des <a href="https://www.defenseone.com/policy/2025/12/pentagon-would-have-explain-future-jag-firings-under-ndaa-provision/410003">« obstacles aux ordres donnés par un commandant en chef »</a>.</p>
<p>Le président a le droit de remplacer ses généraux ; ce n’est pas illégal en soi. Mais quand Sylla a marché sur Rome, ce sont ses officiers qui l’ont quitté. Aujourd’hui, ceux dont le métier est de dire aux officiers quels ordres sont illégaux ont été les premiers remplacés.</p>
<p><strong>Troisième endroit : le serment lui-même.</strong> En novembre 2025, six élus démocrates au Congrès, tous issus de l’armée ou du renseignement, ont diffusé une vidéo rappelant aux militaires qu’ils peuvent refuser des ordres illégaux. Cette phrase ne fait guère que reprendre le serment et le code militaire. Ses détracteurs peuvent faire valoir que la vidéo ne précisait pas quels ordres étaient illégaux et que son moment et ses intentions étaient politiques — ce débat est légitime. Mais la réponse de Trump a été de qualifier la vidéo de « comportement séditieux, passible de la peine de mort ». En janvier 2026, Hegseth <a href="https://www.fox35orlando.com/news/mark-kelly-sues-pete-hegseth-after-being-censured-illegal-orders-video">a adressé une lettre de blâme officielle à l’un d’eux, le sénateur Mark Kelly</a>, et lancé une procédure pour réduire le grade et la pension de ce capitaine de vaisseau à la retraite.</p>
<p>Je considère qu’il s’agit de l’un des moments les plus inquiétants des deux dernières années. Ce n’était pas un ordre donné à l’armée de commettre un acte illégal. C’était faire du simple fait de <em>rappeler</em> à l’armée de ne rien commettre d’illégal un acte dangereux. Si même répéter le serment a un prix, que pensera le prochain officier qui recevra un ordre illégal ? Pour rendre une rivière inutile, il n’est pas nécessaire de la franchir. Il suffit que les gens aient peur de dire où elle se trouve.</p>
<p><strong>Quatrième endroit : les procureurs.</strong> En septembre 2025, Trump a publiquement désigné ses cibles sur les réseaux sociaux et exigé que la procureure générale poursuive l’ancien directeur du FBI James Comey, la procureure générale de l’État de New York Letitia James et d’autres. Le procureur fédéral du district Est de la Virginie a démissionné sous la pression, et une conseillère de la Maison-Blanche sans aucune expérience de procureure <a href="https://news.bloomberglaw.com/us-law-week/justice-department-appeals-dismissal-of-james-comey-indictments">a été installée à sa place</a>. En quelques semaines, elle a obtenu des actes d’accusation contre les deux.</p>
<p>Ici, je dois répondre honnêtement à une objection. Les partisans de Trump diront : en 2023, Trump lui-même a été inculpé à quatre reprises — n’était-ce pas des poursuites politiques ? Je ne crois pas qu’on puisse simplement mettre les deux sur le même plan. Ces affaires-là ont été engagées par un procureur spécial et par des procureurs locaux, elles sont passées devant des grands jurys, et dans l’une d’elles un jury a rendu un verdict de culpabilité. Ici, le président a d’abord désigné publiquement ses cibles, puis remplacé un procureur qui refusait de porter des accusations.</p>
<p>Cette objection pointe pourtant un danger réel, et c’est précisément la leçon laissée par César : dès que les deux camps croient que perdre le pouvoir signifie être traîné devant les tribunaux par l’autre, plus personne n’accepte de le céder pacifiquement. Ce qui permet de juger si une poursuite franchit la ligne, ce n’est donc pas l’identité de l’accusé, mais la procédure elle-même : la décision de poursuivre repose-t-elle sur la preuve et sur un jugement indépendant du ministère public, ou sur la volonté du président ?</p>
<h2 id="mais-la-rivière-est-toujours-là">Mais la rivière est toujours là</h2>
<p>Au cours de ces deux années, beaucoup de gens se sont aussi postés sur la rive — et tous ne sont pas des opposants à Trump.</p>
<p>Les gouvernements de l’Illinois, de la Californie et de l’Oregon ont traîné le gouvernement fédéral devant les tribunaux. Ici, le fédéralisme n’est pas un principe abstrait de manuel, mais une véritable digue : quand le président veut transformer la milice d’un État en armée fédérale, le gouverneur peut dire non, et s’adresser à un juge.</p>
<p>Le 23 décembre 2025, la Cour suprême a <a href="https://www.supremecourt.gov/opinions/25pdf/25a443_new_b07d.pdf">rejeté la demande d’urgence du gouvernement</a> dans l’affaire de Chicago. Tout son avis non signé tourne autour d’une expression. La loi invoquée par le président ne l’autorise à placer la Garde sous commandement fédéral que s’il est « incapable » de faire appliquer la loi fédérale avec les « forces régulières », et la Cour a jugé que ces « forces régulières » désignaient très probablement l’armée elle-même. Or l’armée ne peut légalement faire respecter la loi que dans des circonstances « exceptionnelles » ; la loi se trouve donc cantonnée à ces mêmes circonstances. Ce jugement émane d’une cour à majorité conservatrice. Avant elle, <a href="https://www.stlpr.org/law-order/2025-12-23/u-s-supreme-court-rules-against-trump-national-guard-deployment-illinois">quatre juges de juridictions inférieures avaient déjà donné tort au gouvernement</a>, estimant que la situation sur le terrain ne justifiait pas l’envoi de la Garde. Deux d’entre eux avaient été nommés par des présidents démocrates, deux par des présidents républicains ; l’un des juges d’appel devait même sa nomination à Trump. La formation d’appel l’a écrit sans détour : « l’opposition politique n’est pas une rébellion ».</p>
<p>Les poursuites contre Comey et James ont été annulées par une juge fédérale en novembre 2025, au motif que la nomination de la procureure intérimaire était elle-même illégale. Le département de la Justice a ensuite soumis deux fois le dossier de James à un grand jury, et <a href="https://www.adn.com/nation-world/2025/12/11/grand-jury-declines-to-re-indict-new-york-attorney-general-letitia-james-again/">essuyé deux refus</a>. Un grand jury se compose de seize à vingt-trois simples citoyens, et qu’il refuse d’inculper à la demande d’un procureur est extrêmement rare dans la pratique judiciaire américaine. Le département de la Justice a fait appel ; la Cour d’appel du quatrième circuit <a href="https://www.ibtimes.co.uk/doj-appeal-revive-letitia-james-james-comey-cases-1820103">a entendu les plaidoiries à la mi-septembre</a> et, au moment où j’écris ces lignes, n’a pas encore rendu sa décision.</p>
<p>L’affaire Mark Kelly a été <a href="https://www.npr.org/2026/02/12/nx-s1-5698515/mark-kelly-pete-hegseth-lawsuit">suspendue</a> en février 2026 par un juge fédéral nommé par George W. Bush, qui a estimé que le Pentagone avait violé la liberté d’expression de Kelly et menacé les droits constitutionnels de millions de militaires retraités. Hegseth a annoncé que la décision ferait « immédiatement » l’objet d’un appel.</p>
<p>Le haut commandement militaire ne s’est pas tu jusqu’au bout non plus. Fin août 2026, en réponse à une lettre de la sénatrice Elissa Slotkin, le président du Comité des chefs d’état-major interarmées, le général Dan Caine, a écrit que l’armée n’avait aucun projet d’envoyer des militaires fédéraux ou des gardes nationaux fédéralisés dans les bureaux de vote, ni de saisir des bulletins ou des machines à voter. Il a ajouté une phrase : il n’avait <a href="https://www.aljazeera.com/news/2026/8/31/top-us-general-says-no-plans-to-send-troops-to-polls-for-november-elections">ni reçu ni ne s’attendait à recevoir</a> aucun ordre illégal concernant le rôle de l’armée dans les élections de mi-mandat.</p>
<p>En lisant cette phrase, j’ai éprouvé des sentiments partagés. D’un côté, voilà un général choisi personnellement par Trump qui écrit les mots « ordre illégal » dans une lettre publique — il sait où se trouve la ligne. De l’autre, le pays doté de la plus ancienne constitution écrite au monde a désormais besoin que son plus haut gradé promette, noir sur blanc, que l’armée ne se présentera pas là où les citoyens votent.</p>
<p>La rivière est toujours là. Mais si elle est encore là, ce n’est pas parce qu’elle fait naturellement partie du paysage : c’est parce que quelqu’un l’a toujours gardée.</p>
<h2 id="les-romains-ont-fini-par-oublier-où-coulait-la-rivière">Les Romains ont fini par oublier où coulait la rivière</h2>
<p>Revenons à la question de départ : où est le Rubicon américain ?</p>
<p>Ma réponse : il ne se trouve ni à la Maison-Blanche, ni au Capitole, ni dans le résultat d’une élection en particulier. Il se trouve dans un mot du serment — « Constitution » — et en chaque personne concrète à qui l’on demande de choisir : l’officier qui reçoit un ordre, le procureur sommé de porter des accusations, le secrétaire d’État à qui l’on demande de « trouver » des voix, le simple citoyen qui siège dans un grand jury.</p>
<p>La vraie question n’est donc peut-être pas « Le président franchira-t-il la rivière ? », mais « La rivière est-elle encore là ? »</p>
<p>Une traversée est un moment spectaculaire : tout le monde la voit, et l’on peut y résister. L’éventualité la plus dangereuse est autre : personne ne traverse, et la rivière s’assèche d’elle-même. Ceux dont le rôle est de dire « ceci est illégal » sont remplacés. Ceux qui rappellent aux soldats leur serment sont traités de séditieux. Qui sera poursuivi dépend du nom que le président publie. Ceux qui ont tenté d’empêcher la passation du pouvoir sont graciés. Chaque étape a une base légale ; chaque étape peut être présentée comme une exception. Jusqu’au jour où un ordre manifestement illégal est vraiment donné, et où celui qui le reçoit regarde autour de lui et constate que plus personne ne sait dire où passe la ligne.</p>
<p>Ce n’est pas qu’une métaphore. L’emplacement du Rubicon a réellement été oublié.</p>
<p>Après la chute de la République, la petite rivière a perdu sa signification juridique, et avec elle, peu à peu, toute raison qu’on s’en souvienne. Son cours s’est déplacé, les noms de lieux ont changé, et plusieurs petites rivières du nord-est de l’Italie ont tour à tour été tenues pour le Rubicon ; la querelle a duré des siècles. En 1933, le gouvernement de Mussolini a <a href="https://etc.worldhistory.org/travel/crossing-the-rubicon/">officiellement désigné</a> l’une d’elles, le Fiumicino, comme le Rubicon, et la petite ville qu’il traverse a été rebaptisée en conséquence. Des chercheurs ont plus tard trouvé des indices à l’appui de ce choix, mais le débat n’a jamais été entièrement tranché.</p>
<p>Chaque fois que j’y pense, j’y vois une ironie difficile à exprimer : c’est un dictateur qui a décidé, à la place des Romains, où se trouvait leur Rubicon.</p>
<p>À Rome même, presque tous les noms ont survécu. Auguste a affirmé avoir rendu la République au Sénat et au peuple romain. Le Sénat continuait de siéger ; on élisait toujours des consuls. Seulement, chacun savait que les vraies décisions se prenaient ailleurs. Les noms étaient tous encore là. La rivière avait disparu.</p>
<p>Je ne suis pas américain. Mais j’ai toujours pensé que ce qu’il y a de plus remarquable aux États-Unis, ce n’est ni leur richesse ni leur puissance, mais d’avoir fait de « nul n’est au-dessus de la loi » un système qui fonctionne depuis plus de deux siècles. Ce système n’a pas de murailles, pas plus que le Rubicon n’en avait. Sa profondeur dépend de ce que ceux qui détiennent le pouvoir y croient sincèrement — non pas le jour où ils prêtent serment, mais le jour où y croire a un prix.</p>
<p>Tant qu’assez de gens se souviennent de l’endroit où coule la rivière, elle demeure une frontière. Le jour où il faudra que les détenteurs du pouvoir indiquent à tous où elle se trouve, la république aura déjà cessé d’exister.</p>
<p>Notes : les paroles de César à Pharsale et la menace de poursuites de Caton se trouvent chez Suétone, <em>Vie du divin Jules</em>, 30 ; le départ des officiers de Sylla, chez Appien, <em>Guerres civiles</em>, I, 57 ; le discours de César à ses soldats au sujet des tribuns, dans César, <em>La Guerre civile</em>, I, 7 ; l’affirmation d’Auguste selon laquelle il aurait rendu la République, dans les <em>Res Gestae Divi Augusti</em>, 34. Les paroles de César sont traduites par l’auteur directement du latin de Suétone ; les autres traductions des sources anciennes et des citations anglaises sont également de l’auteur.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>Rencontres à l’état sauvage</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/encounters-in-the-wild/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/encounters-in-the-wild/</guid><description>Nous sommes peut-être les derniers à avoir pu tomber « à l’état sauvage » sur ces grandes créations, à un âge où notre goût n’avait pas encore pris forme.</description><content:encoded><![CDATA[<p>J’ai vu <em>Akira</em> lors de sa reprise en salle, et en quittant le cinéma, curieusement, je n’arrivais pas à chasser de ma tête les microdrames générés par IA que j’avais vus défiler sur mon fil ces derniers jours.</p>
<p>Les deux choses n’ont rien à voir, mais en se télescopant, elles produisent une sorte de vertige absurde.</p>
<h2 id="celluloïd">Celluloïd</h2>
<p>Sur le grand écran, Néo-Tokyo explose. Ce fourmillement de détails dessinés à la main, qui a même quelque chose d’un peu maladif, vous saute au visage : ce n’est que de l’effort physique et de la volonté, sans mélange.</p>
<p><em>Akira</em>, <em>Ghost in the Shell</em>, <em>Evangelion</em>… Ce sont des monstres que seules pouvaient se permettre de nourrir les années les plus fiévreuses de la bulle économique japonaise, et la chaleur qui n’était pas encore retombée après son éclatement. Des centaines, des milliers de personnes se sont acharnées jour et nuit, penchées sur des feuilles de celluloïd, rien que pour graver dans la pellicule les hallucinations qu’elles avaient en tête.</p>
<p>Katsuhiro Otomo a adapté son propre manga en long métrage d’animation : <em>Akira</em> est sorti en juillet 1988, au moment où la bulle filait vers son sommet. Dans le comité de production qui le finançait, à côté de Kodansha, de Toho et de Bandai, même une maison de commerce généraliste comme Sumitomo Corporation avait sa part. Le film <em>Ghost in the Shell</em> et la série télévisée <em>Neon Genesis Evangelion</em> datent tous deux de 1995 ; la bulle avait alors éclaté depuis quelques années.</p>
<p>D’après les sources japonaises, <em>Akira</em> à lui seul a demandé trois ans de travail, environ 1 300 personnes, à peu près 150 000 cellulos et 327 couleurs. Les dialogues avaient été enregistrés d’abord, et les dessinateurs traçaient ensuite les mouvements des lèvres en suivant le jeu des comédiens. À l’époque, l’animation japonaise faisait d’habitude exactement l’inverse : on dessinait, puis on doublait.</p>
<p>Cette densité, même à près de quarante ans de distance, vous cloue encore à votre siège.</p>
<h2 id="le-banquet-qui-ne-sarrête-jamais">Le banquet qui ne s’arrête jamais</h2>
<p>Et de l’autre côté de l’écran ? Les microdrames IA sont crachés par milliers chaque jour, et les flux générés en temps réel peuvent même ne jamais s’arrêter : tant que le spectateur n’éteint pas, ça continue.</p>
<p>Selon DataEye, une société d’analyse de données sur les microdrames, plus de 220 000 nouveaux microdrames IA et microdrames animés ont été mis en ligne au premier semestre 2026 rien que sur Douyin, le TikTok chinois, soit en moyenne plus de 1 200 par jour. Un article du <em>Quotidien de la science et de la technologie</em> paru en mars indiquait que produire un microdrame animé par IA ne coûtait plus que 500 yuans la minute, et qu’une petite équipe d’une dizaine de personnes pouvait en sortir cinquante épisodes en vingt jours. <em>Akira</em>, c’était 1 300 personnes pendant trois ans.</p>
<p>La technique fait des miracles, c’est vrai, et les coûts sont tombés presque à zéro, mais la logique qui s’en dégage est toujours la même : aucune résistance, aucune chaleur humaine, rien qu’un défilé sans fin d’appâts sensoriels bricolés pour intercepter des neurotransmetteurs. Plus tard, un enfant qui ouvrira les yeux sur le monde aura sans doute devant lui ce banquet sans fond, qui ne s’arrête jamais. On n’a rien à commander, rien à attendre, et quand on est rassasié, les plats arrivent encore.</p>
<h2 id="la-règle">La règle</h2>
<p>Ce qui me donne vraiment froid dans le dos, ce n’est pas la technique elle-même, c’est le glissement du « point d’ancrage esthétique ».</p>
<p>Notre génération regarde les navets faits par IA avec, au fond d’elle, une règle graduée. Nous avons été saisis par des choses vraiment bonnes, au cinéma, dans les livres, dans les vieux jeux vidéo. Même si nous ne savions pas, à l’époque, ce qu’était l’« art sérieux », nous avions depuis longtemps le palais difficile. Alors aujourd’hui, quand l’algorithme vide ses poubelles, on reconnaît en une seconde ce goût de saccharine industrielle.</p>
<p>Mais la génération suivante ? Son goût de référence risque fort de se construire à partir de la saccharine industrielle.</p>
<p>Le glissement du point d’ancrage, cela veut dire que la règle a changé. Nous mesurons les microdrames IA avec <em>Akira</em>, et nous trouvons de la camelote. Un enfant qui a grandi en prenant les microdrames IA pour règle mesurera <em>Akira</em>, et il trouvera sans doute quelque chose de lent, de vieux, d’incompréhensible. Tous les deux seront persuadés d’avoir mesuré juste.</p>
<p>Cette règle, personne ne nous l’a apprise : elle s’est constituée peu à peu, chaque fois qu’on tombait sur quelque chose.</p>
<h2 id="rencontres-à-létat-sauvage">Rencontres à l’état sauvage</h2>
<p>Enfant, quand on tombait sur un chef-d’œuvre à la télévision ou sur un DVD, il n’y entrait aucun calcul. On ne savait pas quels prix il avait remportés, ni à quel rang il figurait dans l’histoire du cinéma. On passait simplement par là, et on était touché. Ces « rencontres à l’état sauvage » ont quelque chose de magique : sans bruit, elles deviennent une part de la couleur de fond de notre esprit.</p>
<p>Si on tombait sur ces choses, c’est qu’à l’époque on n’avait pas le choix. On regardait ce que la télévision programmait ; si on n’en avait pas envie, on changeait de chaîne, c’est tout. Pour les DVD aussi, on regardait ce qu’on avait sous la main. Bien des choses, on ne les aurait jamais choisies soi-même, par exemple un vieux film qu’on ne comprenait pas vraiment du début à la fin ; mais il passait à ce moment-là, alors on restait devant. Il y en avait qu’on oubliait aussitôt, et d’autres qui restaient en nous pendant des années. C’est là tout l’intérêt de tomber sur quelque chose : cette chose n’a rien à voir avec les goûts qu’on avait déjà, elle fait irruption du dehors.</p>
<p>L’algorithme fait exactement l’inverse. Son talent, c’est de faire qu’on ne se heurte jamais à rien qui ne soit pas à son goût. Vous vous attardez quelques secondes de plus sur quelque chose, il vous en donne davantage ; ce que vous avez balayé du doigt, il vous le montre moins. Il ne vous empêche pas d’aller chercher <em>Akira</em>, il s’assure simplement que vous ne tomberez jamais dessus. Et même si <em>Akira</em> apparaît vraiment dans votre fil, ce sera le plus souvent une vidéo commentée du genre « Tout <em>Akira</em> en quelques minutes » : l’intrigue y est racontée, et on fait l’économie des deux heures.</p>
<p>Mais si l’on manque cette fenêtre, les bonnes choses deviennent des « classiques qu’il faut exhumer ».</p>
<p>Les voir une fois adulte, c’est suivre un cours de rattrapage. Un rattrapage permet aussi de comprendre, et même d’en voir davantage les rouages, mais ce qu’on a rattrapé devient difficilement une couleur de fond. Ce sur quoi on est tombé à l’adolescence et ce qu’on a rattrapé plus tard, un film après l’autre, en suivant une liste, n’ont pas le même poids.</p>
<p><em>Akira</em> ne disparaîtra pas, bien sûr. Il reposera tranquillement dans les cinémathèques et sur les listes des cinéphiles. Mais un enfant nourri sans interruption par l’algorithme depuis tout petit, habitué à un rebondissement toutes les trois secondes et à une stimulation sans le moindre temps mort, au nom de quoi irait-il, une fois grand, passer deux heures à endurer la lenteur des vingt premières minutes d’un film d’autrefois, à s’accoutumer à la respiration d’un récit vieux de plusieurs décennies ? Ce n’est pas qu’il ne peut pas le trouver, c’est qu’il n’en a aucun besoin.</p>
<p>Le temps, en réalité, ne manque pas. Selon les chiffres du <em>Rapport de recherche sur le développement de l’audiovisuel en ligne en Chine (2026)</em>, le temps moyen passé chaque jour par utilisateur sur les microdrames est de 129 minutes, plus que les 124 minutes que dure <em>Akira</em>. Plus de deux heures par jour, on peut donc les trouver ; seulement, elles sont coupées en petits morceaux.</p>
<h2 id="nostalgie">Nostalgie</h2>
<p>Chaque génération d’aînés trouve que la culture populaire des plus jeunes est en pleine décadence, et je sais bien que ce genre de propos verse facilement dans une nostalgie convenue.</p>
<p>Cette objection, il faut d’abord l’exposer jusqu’au bout. Le roman, la télévision, la bande dessinée, le jeu vidéo ont tous fait l’objet des mêmes craintes. Le « mouvement pour le bannissement des mauvais livres », au Japon en 1955, en est un exemple. Selon Wikipédia en japonais, au plus fort de la campagne, la fédération des associations de mères a tenu un « grand rassemblement pour le bannissement des mauvais livres », où des adhérentes en tablier ont livré aux flammes quelque 60 000 magazines et mangas. Tout était parti d’un simple mot d’ordre : en mai de cette année-là, un groupe de mères d’Akasaka, à Tokyo, avait lancé « Ne pas regarder, ne pas acheter, ne pas lire ». Osamu Tezuka a raconté plus tard que certains l’avaient même traité d’« ennemi des enfants ».</p>
<p>Plus de trente ans plus tard, c’est dans le manga et l’animation japonaise qu’<em>Akira</em> a poussé. Ce qui me sert de règle aujourd’hui appartient justement au genre de choses que les adultes jetaient au feu à l’époque.</p>
<p>Avec le recul, ces inquiétudes se sont pour la plupart révélées vaines ; du moins, les choses n’ont pas tourné aussi mal qu’on le disait. Les nouveautés qu’on méprisait ont souvent fini par nourrir leurs propres chefs-d’œuvre. Peut-être que la génération suivante tombera elle aussi, d’une manière que je n’imagine pas, sur des choses bien à elle, peut-être même dans ces microdrames au format vertical que je dédaigne aujourd’hui.</p>
<p>Mais ce qui m’inquiète, ce n’est pas le fossé entre les générations, c’est une forme d’atrophie du « toucher ».</p>
<p>Les romans, la télévision, la bande dessinée, même à l’époque où on les accablait, c’étaient eux aussi des œuvres terminées, posées là. Une fois un livre imprimé ou un film monté, c’était fixé : on n’y changeait pas un mot, pas un plan, selon la personne qui regardait. L’œuvre ne savait pas qui vous étiez, c’était à vous de faire le chemin jusqu’à elle. Derrière les microdrames qu’on fait défiler aujourd’hui, il y a un système qui vous mesure en temps réel : à quelle seconde vous balayez l’écran, sur quelle image vous vous arrêtez, il retient tout, et ajuste la vidéo suivante en conséquence. Il ne veut qu’une chose : que vous ne partiez pas.</p>
<p>Si l’on vide le chemin qu’on parcourt en grandissant de tout ce qui nous a un jour piqués au vif ou bouleversés, que devient le regard que l’on porte sur le monde ?</p>
<h2 id="résistance">Résistance</h2>
<p>J’ai écrit plus haut que les microdrames IA n’opposaient « aucune résistance ». Plus j’y pense, plus ce mot me paraît important.</p>
<p>La densité d’<em>Akira</em>, c’est la résistance qui l’a comprimée. Il fallait que quelqu’un dessine chaque cellulo trait après trait, puis le mette en couleur, un cellulo après l’autre ; une erreur, et il fallait recommencer, et même les mouvements des lèvres devaient être dessinés en courant après les voix déjà enregistrées. Les bras, l’argent et le temps étaient comptés, et la date butoir ne bougeait pas. Dans ces conditions, chaque plan qui a pu rester dans le film est là parce que quelqu’un a jugé qu’il valait cet effort. Cette densité, ce sont ces décisions empilées une à une. Les microdrames IA n’ont pas cette couche-là : générer un passage de plus ne coûte presque rien, et il n’y a donc pas besoin de raison pour le garder.</p>
<p>Du côté de celui qui regarde, il y a aussi de la résistance. Une œuvre réussie ne cherche pas à vous plaire d’entrée de jeu. Elle a sa propre respiration, elle laisse beaucoup de choses sans explication, et le meilleur se cache souvent là où c’est le moins agréable à regarder : un long silence, une scène qu’on n’a pas comprise la première fois. Il faut d’abord faire un bout de chemin avec elle, endurer un moment d’incompréhension et d’impatience, pour savoir où elle veut vous mener.</p>
<p>Ce que j’appelle le « toucher », c’est sans doute ce qui s’aiguise contre la résistance, des deux côtés. Le toucher, au fond, c’est la sensation d’une résistance : quand on appuie la main sur une table, on sent la table parce qu’elle résiste à la main.</p>
<p>Les microdrames IA retirent la résistance des deux côtés. Ceux qui fabriquent n’ont pas à choisir, ceux qui regardent n’ont rien à endurer ; un rebondissement toutes les trois secondes, et rien, nulle part, ne vous résiste. Si quelqu’un n’a touché que cela depuis l’enfance, les bonnes choses seront toujours là, mais sa main ne saura peut-être déjà plus les sentir.</p>
<h2 id="fin-de-séance">Fin de séance</h2>
<p>Les sermons du genre « C’est un classique, tu devrais le voir » n’ont jamais servi à rien. Si nous nous y sommes laissé prendre, à l’époque, c’est que ces œuvres avaient en elles-mêmes une vitalité sauvage. Mais quand les algorithmes les plus intelligents du monde se disputent l’attention d’un enfant et lui fourrent dans les yeux, au plus bas coût, la dopamine la plus médiocre et la moins chère, cette vitalité n’aura peut-être même plus l’occasion de se trouver face à lui.</p>
<p>Une reprise ne fabrique pas non plus de rencontres à l’état sauvage. Ceux qui achètent un billet pour un film d’animation de 1988 savent sans doute depuis longtemps de quoi il s’agit. Mais pendant ces deux heures, au moins, la résistance revient. La lumière s’éteint, et le film avance à son propre rythme ; il ne passe pas à un plan plus excitant parce que quelqu’un a l’esprit ailleurs, et il n’y a rien à balayer du doigt.</p>
<p>Quand je suis sorti du cinéma, les néons brillaient fort dans la rue, et les notifications faisaient encore vibrer mon téléphone. J’ai simplement compris, tout à coup, que nous sommes peut-être les derniers à avoir pu tomber « à l’état sauvage » sur ces grandes créations, à un âge où notre goût n’avait pas encore pris forme.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Akira_(film_d%27animation)">Akira (film d’animation)</a> (date de sortie et durée d’<em>Akira</em>) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://www.phileweb.com/sp/news/hobby/202607/06/8295.html">NHK Eテレで『AKIRA』が再放送。7/18 14時より</a> (durée de production d’<em>Akira</em>, nombre de personnes et de cellulos) — PHILE WEB, 6 juillet 2026</li>
<li><a href="https://av.watch.impress.co.jp/docs/series/entamego/1649968.html">アニメの必修科目! 日本アニメを“文化”に押し上げたAKIRAの圧倒的な魅力</a> (nombre de cellulos, enregistrement des dialogues avant l’animation) — AV Watch, 30 décembre 2024</li>
<li><a href="https://ja.wikipedia.org/wiki/AKIRA_(1988%E5%B9%B4%E3%81%AE%E6%98%A0%E7%94%BB)">AKIRA (1988年の映画)</a> (les 327 couleurs, les membres du comité de production, la rareté de l’enregistrement préalable des dialogues dans l’animation japonaise) — Wikipédia en japonais</li>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_sp%C3%A9culative_japonaise">Bulle spéculative japonaise</a> (chronologie de la bulle économique) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ghost_in_the_Shell_(film,_1995)">Ghost in the Shell (film, 1995)</a> (sortie du film) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Neon_Genesis_Evangelion">Neon Genesis Evangelion</a> (diffusion de la série) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://m.thepaper.cn/newsDetail_forward_33981874">日均上新1200部！AI漫剧国内内卷加剧，海外60亿美金市场待挖掘</a> (nombre de nouveaux microdrames IA et microdrames animés) — DataEye, observatoire des microdrames / Pengpai (The Paper), 7 septembre 2026</li>
<li><a href="https://www.chinanews.com.cn/cul/2026/03-20/10589739.shtml">AI漫剧：告别“草台班子”，走向“掘金赛道”</a> (coût et délais de production des microdrames animés par IA) — <em>Quotidien de la science et de la technologie</em> / Chinanews, 20 mars 2026</li>
<li><a href="https://paper.people.com.cn/rmrb/pc/content/202604/16/content_30151480.html">过半数用户接触过AI生成的视音频内容</a> (temps quotidien moyen passé sur les microdrames, d’après le <em>Rapport de recherche sur le développement de l’audiovisuel en ligne en Chine (2026)</em>) — <em>Le Quotidien du peuple</em>, 16 avril 2026</li>
<li><a href="https://ja.wikipedia.org/wiki/%E6%82%AA%E6%9B%B8%E8%BF%BD%E6%94%BE%E9%81%8B%E5%8B%95">悪書追放運動</a> (mouvement pour le bannissement des mauvais livres) — Wikipédia en japonais</li>
</ul>
<p>Cités de seconde main : Yoshiyuki Nagaoka, <em>Manga wa naze kisei sareru no ka</em> (Pourquoi réglemente-t-on le manga ?), Heibonsha Shinsho, 2010, p. 97-98 ; Osamu Tezuka, <em>Garasu no chikyū o sukue</em> (Sauvez la Terre de verre), Kōbunsha, 1996, p. 14. Pagination d’après l’article de Wikipédia en japonais « 悪書追放運動 » cité plus haut ; les ouvrages eux-mêmes n’ont pas été consultés.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>La liberté au pluriel</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/freedom-in-the-plural/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/freedom-in-the-plural/</guid><description>Au Moyen Âge, la liberté se disait au pluriel.</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="la-corporation-des-cordonniers">La corporation des cordonniers</h2>
<p>Il y a quelque temps, je me suis posé la question suivante.</p>
<p>Dans une ville médiévale, la corporation des cordonniers réserve à ses seuls membres le droit de fabriquer et de vendre des chaussures. Pour y entrer, il faut d’abord passer de longues années en apprentissage ; une fois admis, on suit les règles de la corporation pour tout : les prix, les heures de travail, les fêtes religieuses où il est interdit d’ouvrir l’atelier, la façon dont une paire de chaussures doit être faite. Arrive alors en ville un homme venu d’ailleurs. Il est prêt à vendre ses chaussures moins cher, mais il refuse d’entrer dans la corporation. La corporation a-t-elle le droit de l’empêcher d’ouvrir boutique ?</p>
<p>Ma réponse : oui. Sur ce point, je me range du côté de l’autonomie de la communauté.</p>
<p>Au regard de mes positions habituelles, cette réponse cloche un peu. Je défends la concurrence, je suis contre les droits de douane et les subventions, et j’ai toujours pensé qu’une entreprise qui écarte ses rivaux en faisant pression sur les politiciens n’a rien à voir avec le libre marché. Le cordonnier étranger vend moins cher, ceux qui achètent des chaussures y gagnent ; en lui barrant la route, la corporation a tout l’air de défendre son gagne-pain. Selon cette logique, je devrais être du côté de l’étranger.</p>
<p>J’ai quand même choisi la corporation. La raison que je me suis donnée : même une autorité polycentrique comme celle-là est plus libre que l’autorité du capitalisme moderne et de l’État, qui nivelle tout.</p>
<p>À la réflexion, ce qui m’inquiète n’a jamais été la « contrainte » en soi, mais qui l’impose, et s’il existe un ailleurs, hors de sa portée. La grande différence entre un gouvernement et une entreprise, c’est que si une entreprise fait mal son travail, je peux en changer. La corporation ne régit que les cordonniers d’une seule ville. Hors des remparts, il y a d’autres villes et d’autres règles ; et dans la ville même, il n’y a pas que la corporation, il y a aussi le tribunal de l’Église et celui du roi. Un État centralisé n’a pas de « dehors ».</p>
<p>Cette explication ne dissipe pas toute la contradiction. L’homme venu d’ailleurs y perd bel et bien : il voulait commercer en misant sur ses prix, et un groupe lui ferme la porte au nom de ses règles. Cela heurte la liberté individuelle à laquelle j’ai toujours tenu. Mais s’il faut établir un ordre de priorité, je pense que la liberté d’une communauté face aux ingérences extérieures passe avant la liberté d’un individu face à la domination de sa communauté.</p>
<h2 id="un-contrat">Un contrat</h2>
<p>Sur l’État, mes idées étaient d’abord plus simples : j’étais contractualiste. L’État était un contrat passé entre les citoyens ; l’impôt, le service militaire, la vaccination obligatoire, l’interdiction des drogues, les restrictions sur les placements à haut risque devaient tous compter parmi les clauses de ce contrat. Ceux qui n’y adhéraient pas se voyaient exclus, en contrepartie, de certains services de l’État.</p>
<p>Cette idée ne tient pas, parce que l’ordre déborde. Quelqu’un qui ne paie pas d’impôts est quand même protégé par la sécurité publique et la défense nationale ; impossible de l’exclure proprement. Ce point, je l’accepte.</p>
<p>Mais admettre ce débordement ne m’a pas poussé vers le gouvernement central. Je continue de penser que le partage spontané des intérêts entre ces petites communautés qu’étaient, avant l’absolutisme, l’Église, les bourgeois des villes et les corporations vaut mieux que le gouvernement central d’aujourd’hui. Le contractualisme se demande si chaque obligation a reçu mon consentement. Ce qui m’occupe maintenant est autre chose : <strong>existe-t-il un pouvoir capable d’absorber tous les autres ?</strong></p>
<p>On me dira que l’État moderne, lui aussi, est sorti de plusieurs siècles de guerres, d’annexions et de compromis. Pourquoi ne serait-il pas un ordre spontané ? Je ne lui cherche pas querelle sur ses origines. Établir un ordre, quel qu’il soit, a un coût ; changer au nom de l’injustice un ordre déjà formé a aussi un coût. Même si un État central avait vraiment poussé de façon aussi organique, je m’y opposerais quand même, parce que le degré de concentration est en lui-même illégitime.</p>
<h2 id="un-an-et-un-jour">Un an et un jour</h2>
<p>Au Moyen Âge, on parlait souvent de liberté au pluriel, <em>libertates</em> en latin. La charte d’une ville, les statuts d’une corporation, l’immunité d’une église : chacun de ces actes s’appelait une « liberté ».</p>
<p>Dans la Grande Charte de 1215, l’article 1 dit que l’Église d’Angleterre sera libre, qu’elle gardera ses droits entiers et ses libertés intactes. L’article 13 dit que la cité de Londres jouira de toutes ses anciennes libertés et libres coutumes, sur terre comme sur l’eau. Dans ces deux articles, la liberté appartient à quelqu’un : à cette Église-ci, à cette ville-là.</p>
<p>En 1273, la petite ville de Berthoud (Burgdorf, aujourd’hui en Suisse) obtient une charte de franchises du comte et de la comtesse du lieu. L’article 51 prévoit que quiconque vient à Berthoud, quels que soient sa condition et son sexe, y acquiert la bourgeoisie et y réside au vu et au su de tous pendant un an et un jour, sans que personne y ait fait opposition selon le droit, ne pourra plus ensuite faire l’objet d’aucune opposition de la part de qui que ce soit. Un serf qui s’était enfui en ville et tenait ainsi un an et un jour ne pouvait en général plus être réclamé par son ancien seigneur. Au XIXᵉ siècle, on a résumé ce genre de règle en une formule : « L’air de la ville rend libre » (<em>Stadtluft macht frei</em>). C’est un résumé fait après coup ; les chartes médiévales n’avaient pas cette élégance, elles s’en tenaient aux délais et aux formalités.</p>
<p>Une même personne relevait souvent de plusieurs droits à la fois. Les procès de mariage et de testament allaient devant les tribunaux d’Église ; qui faisait du commerce en ville suivait le droit urbain et le droit marchand ; seigneurs et vassaux réglaient leurs rapports selon le droit féodal, les paysans d’un domaine selon le droit manorial ; et le roi avait son propre droit. L’historien du droit Harold J. Berman les passe en revue l’un après l’autre dans <em>Droit et révolution</em> (1983). À ses yeux, si les Occidentaux en sont venus à croire que le droit s’impose à ceux qui gouvernent, c’est notamment parce qu’aucun de ces droits n’a pu absorber les autres : ils ont dû cohabiter et rivaliser.</p>
<h2 id="devant-la-porte-de-canossa">Devant la porte de Canossa</h2>
<p>La plupart de ces libertés sont nées de bras de fer sans vainqueur. Le plus célèbre est la querelle des Investitures.</p>
<p>En 1075, les <em>Dictatus papae</em> du pape Grégoire VII énumèrent vingt-sept propositions. L’une dit que le pape peut déposer les empereurs, une autre qu’il ne peut être jugé par personne. Le roi de Germanie Henri IV refuse de renoncer au pouvoir de nommer les évêques ; l’année suivante, le pape l’excommunie et délie ses sujets de leur serment de fidélité. En janvier 1077, Henri se présente au château de Canossa, dans le nord de l’Italie, pieds nus, vêtu de laine, et reste trois jours devant la porte avant d’obtenir l’absolution.</p>
<p>L’histoire s’arrête souvent là, comme si le pape avait gagné. Pourtant, les deux camps ont continué à s’affronter pendant plus de quarante ans. Le concordat de Worms, en 1122, est un compromis : l’empereur renonce à investir les évêques par l’anneau et la crosse, et les évêques sont élus par l’Église selon les règles canoniques ; l’élu doit cependant toujours recevoir de l’empereur ses fiefs et ses droits temporels.</p>
<p>En 1877, Lord Acton a donné une conférence intitulée <em>The History of Freedom in Christianity</em>. Pour lui, la querelle des Investitures n’était que le premier acte d’un affrontement bien plus long entre l’Église et les rois. Il y dit : « C’est à ce conflit de quatre cents ans que nous devons l’essor de la liberté civile. Si l’Église avait continué d’étayer les trônes des rois qu’elle sacrait, ou si la lutte s’était vite terminée par une victoire sans partage, l’Europe entière aurait sombré sous un despotisme byzantin ou moscovite. » Il ajoute que les deux camps voulaient l’autorité absolue, et que la liberté n’était pour eux qu’un moyen de rallier les peuples.</p>
<p>C’est sur ce point que je suis le plus d’accord avec lui. Le pape voulait n’être jugé par personne, l’empereur voulait tenir l’Église dans sa main, et ni l’un ni l’autre n’y est parvenu. L’Europe y a gagné une chose dont aucun des deux ne voulait : une brèche entre deux pouvoirs.</p>
<p>J’ai aussi réfléchi à un cas plus difficile. Deux communautés se disputent la même source d’eau : qui tranche ? Le conflit est inévitable. Même s’il existait une autorité supérieure, il y aurait toujours quelqu’un dont les intérêts seraient lésés. Je crois que l’équilibre dynamique entre les communautés finira peu à peu par former un nouvel ordre, mais ce n’est pas une réponse, parce que de réponse, je n’en ai pas. Je sais seulement que si j’admets un pouvoir capable de trancher en dernier ressort, il me faut admettre une autorité centrale. Arrivé à ce point, j’en ris moi-même : depuis quand mes idées sont-elles devenues aussi « rétro » ?</p>
<p>Je crois que la loi universelle a un autre législateur, au-dessus de tous les pouvoirs humains. Dieu seul est souverain. Toute personne ou toute institution limitée qui se proclame juge en dernier ressort commet une usurpation, et la proposition de 1075, « le pape ne peut être jugé par personne », n’y fait pas exception. C’est pourquoi je ne crois pas que l’État moderne, guidé par le rationalisme et l’utilitarisme, puisse rester longtemps souverain, et je n’accepte pas non plus une autorité religieuse humaine unifiée. Pour les affaires d’ici-bas, chaque communauté interprète elle-même la loi universelle ; la coutume historique et l’arbitrage entre communautés font lentement émerger un droit commun ; et les conflits qu’on ne parvient pas à résoudre, on les laisse en suspens, sans décision finale. Ce mélange comporte des tensions ; c’est un équilibre dynamique relatif.</p>
<h2 id="il-ne-reste-que-lindividu-et-létat">Il ne reste que l’individu et l’État</h2>
<p>La « souveraineté » des modernes, c’est justement l’idée d’installer sur terre un juge en dernier ressort. En 1576, dans <em>Les Six Livres de la République</em>, Jean Bodin en donne pour la première fois une définition : « La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une République. »</p>
<p>En 1651, au chapitre 29 du <em>Léviathan</em>, Hobbes énumère les maux qui affaiblissent l’État. Il y range la taille démesurée des villes et le trop grand nombre de corporations, qui sont à ses yeux autant de petits États dans le ventre d’un grand, comme des vers dans les entrailles d’un homme naturel. Là où je vois des libertés au pluriel, il voyait des vers.</p>
<p>Avec la Révolution française, cette logique passe dans les faits. En mars 1791, le décret d’Allarde dispose qu’« il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d’exercer telle profession, art ou métier qu’elle trouvera bon », à condition de payer l’impôt de la patente. Le cordonnier étranger a gagné. Trois mois plus tard, la loi Le Chapelier, votée le 14 juin, interdit aux gens d’un même métier, lorsqu’ils se trouvent ensemble, de se nommer des présidents, des secrétaires ou des syndics, et de faire des règlements sur leurs « prétendus intérêts communs ». Isaac Le Chapelier, qui l’a proposée, déclare : « Il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu, et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire… »</p>
<p>L’homme venu d’ailleurs peut désormais ouvrir boutique où bon lui semble, mais les cordonniers de la ville n’ont même plus le droit d’avoir une organisation pour se concerter. D’un côté l’individu, de l’autre l’État, et tout ce qui se trouvait entre les deux a été démoli. C’est ce que j’appelle le « nivellement ».</p>
<p>Dans <em>L’Ancien Régime et la Révolution</em>, paru en 1856, Tocqueville écrit que la centralisation administrative est « un produit de l’ancien régime, et, j’ajouterai, la seule portion de la constitution politique de l’ancien régime qui ait survécu à la Révolution ». Sur ce point, le roi et les révolutionnaires faisaient route ensemble.</p>
<p>En 1931, le pape Pie XI en consigne le résultat dans l’encyclique <em>Quadragesimo anno</em>. Il en attribue la cause à l’individualisme : « Depuis que l’individualisme a réussi à briser, à étouffer presque, cet intense mouvement de vie sociale qui s’épanouissait jadis en une riche et harmonieuse floraison de groupements les plus divers, il ne reste plus guère en présence que les individus et l’État. »</p>
<h2 id="ce-que-je-ne-défends-pas">Ce que je ne défends pas</h2>
<p>Je ne veux pas revenir au Moyen Âge. Ce monde-là connaissait le servage, et si l’« an et un jour » de Berthoud avait tant de prix, c’est justement parce qu’il y avait encore des serfs de l’autre côté des remparts. De 1209 à 1229, la croisade des Albigeois, lancée par le pape Innocent III, s’est abattue sur le sud de la France contre les cathares ; en 1233, Grégoire IX a publié des bulles instituant l’Inquisition pontificale, qui, dans les faits, est souvent devenue un instrument entre les mains du pape. Ces pages, les plus noires, sont précisément liées à la concentration du pouvoir de l’Église. Je ne m’en sers pas pour disculper cette époque.</p>
<p>Les petites communautés aussi peuvent opprimer. Les corporations excluent, et une famille ou un village peut étouffer quelqu’un. Voici où je trace la limite : une communauté peut blâmer quelqu’un, refuser la communion avec lui, et même l’expulser, mais elle ne peut pas le contraindre par la prison et la violence à devenir vertueux. La morale, c’est à soi-même qu’on l’impose ; les lois humaines n’ont pas qualité pour juger la morale et les âmes.</p>
<p>Le corps et la conscience sont deux lignes rouges. Pendant un temps, je ne savais pas trop d’où venait le droit à l’intégrité de la personne. Je crois maintenant qu’il vient du droit naturel théologique, et aussi du principe même qui s’oppose à la souveraineté absolue : aucun État ne peut s’approprier définitivement toute la société, et aucune communauté ne peut s’approprier définitivement le corps d’une personne. Chaque religion a ses courants mystiques, qui communiquent directement avec le divin et contestent l’autorité ; longtemps réprimés par les pouvoirs temporels et par le dogmatisme au sein de leur propre religion, ils n’ont jamais cessé de renaître. Pierre et les Apôtres l’ont dit : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5, 29). Mais la conscience donne seulement le droit de refuser d’obéir ; elle ne donne pas le droit de gouverner les autres au nom de ses propres certitudes.</p>
<p>Une dernière chose : une communauté ne doit pas faire en sorte, délibérément, que ses membres soient incapables de partir une fois adultes. Ce serait contraire à la volonté de Dieu. Quand je dis que la liberté de la communauté passe en premier, je le dis à l’intérieur de ces lignes rouges.</p>
<p>Quant à la hiérarchie, je ne la défends qu’à moitié. Si, dans une ville, les charges de justice ne pouvaient être tenues que par trois vieilles familles, et qu’un homme d’origine modeste mais plus capable en était écarté pour cette raison, je dirais que c’est regrettable ; si ces trois familles manquaient à leurs devoirs, d’autres organisations réagiraient. À mes yeux, la hiérarchie ne devient injuste que lorsqu’elle se change en une domination fermée, absolue, contre laquelle aucune réaction n’est possible. Ce dont je suis le moins sûr, c’est ceci : et si personne ne réagit ? L’absence de résistance ne prouve pas qu’un ordre est légitime. La domination peut façonner les consciences au point que la tension n’apparaisse même pas. C’est possible, et c’est bien réel. Pour ceux qui n’ont même pas la force de riposter, je n’ai pas encore de bonne réponse.</p>
<h2 id="les-unes-dans-les-autres">Les unes dans les autres</h2>
<p>Aujourd’hui, je ne cherche à rétablir aucune institution médiévale ; ce que je voudrais garder du Moyen Âge, c’est sa structure. En 1603, dans sa <em>Politica</em>, Johannes Althusius décrit la société comme des associations emboîtées les unes dans les autres : la famille, les groupes formés librement, la communauté locale, la province, l’État, chaque niveau étant composé des précédents. La souveraineté appartient au peuple organisé à travers ces groupes, et elle est inaliénable.</p>
<p>C’est aussi ainsi que je comprends le « peuple ». C’est un ensemble formé de communautés réelles (familles, Églises, villes, régions, associations professionnelles), et non la somme arithmétique d’individus égaux. Une majorité ne peut pas, par le seul poids du nombre, gouverner une communauté sur une question aussi centrale que l’éducation. L’éducation dite neutre n’existe pas : l’État ne fait que remplacer les traditions des familles et des communautés par sa propre idéologie. Un enfant doit d’abord grandir dans une forme de vie concrète pour pouvoir devenir une personne.</p>
<p>Le mal du pouvoir vient surtout, je crois, de ce qu’il s’immisce dans trop de domaines de la vie ; le nombre de gens qu’il gouverne compte moins. À ce compte, les communautés de petite taille qui encadrent de très près la vie de leurs membres devraient elles aussi inspirer de la méfiance. Pourtant, on ne peut pas s’en passer : c’est seulement là où existent d’abord de telles communautés qu’une vaste association, qui ne s’occupe que de peu de choses, trouve des lieux où laisser l’éducation, la religion, l’organisation économique et l’essentiel de la justice. Impossible de choisir l’une contre l’autre.</p>
<p>Le paragraphe 79 de <em>Quadragesimo anno</em> (86 et 87 dans la traduction française) dit que « ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber ». C’est ce qu’on appelle le principe de subsidiarité.</p>
<p>Tout cela aura un prix. Pour que des communautés différentes gardent la capacité de juger par elles-mêmes, de se tromper et de vivre à leur façon, j’accepte un taux de criminalité plus élevé, une efficacité moindre et des coûts matériels plus lourds. Mais c’est un choix que je fais pour moi seul. Chacun ne peut consentir des sacrifices que pour lui-même ; nul ne peut en décider pour autrui au nom de la tradition ou du bien commun.</p>
<h2 id="la-ville-daprès">La ville d’après</h2>
<p>La France de 1791 a répondu à la question en faveur du cordonnier étranger : il peut ouvrir boutique, et les cordonniers de la ville n’ont plus le droit de former quelque groupement que ce soit.</p>
<p>Je reste attaché à l’ancienne réponse. La corporation peut le laisser à la porte. Il rassemble ses outils et peut aller jusqu’à la ville d’après, où il y a une autre corporation, d’autres règles, et où l’on manque peut-être justement d’un cordonnier.</p>
<p>Ce que je veux, c’est un monde où il y a encore une ville d’après.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li>Grande Charte de 1215, articles 1 et 13 : <a href="https://magnacarta.cmp.uea.ac.uk/read/magna_carta_1215/!all">The Magna Carta Project</a></li>
<li>Charte de Berthoud de 1273, article 51, et origine au XIXᵉ siècle de la formule « L’air de la ville rend libre » : <a href="https://www.burgdorf.ch/wAssets/docs/Handfeste/Handfeste_Text_R_Schwinges.pdf">Rainer C. Schwinges, Die Burgdorfer Handfeste von 1273 (archives de la bourgeoisie de Berthoud)</a></li>
<li>Berman, <em>Droit et révolution</em> : <a href="https://www.hup.harvard.edu/books/9780674517769">Harvard University Press</a> ; compétence des tribunaux d’Église en matière de mariage et de testament (cas anglais) : <a href="https://www.encyclopedia.com/history/modern-europe/british-and-irish-history/ecclesiastical-courts">Encyclopedia.com, Ecclesiastical courts</a></li>
<li>Querelle des Investitures : <em>Dictatus papae</em>, <a href="https://sourcebooks.web.fordham.edu/source/g7-dictpap.asp">Fordham Medieval Sourcebook</a> ; excommunication d’Henri IV en 1076, <a href="https://avalon.law.yale.edu/medieval/inv04.asp">Avalon Project</a> ; Canossa, <a href="https://avalon.law.yale.edu/medieval/inv08.asp">Avalon Project, lettre de Grégoire VII aux princes allemands</a> ; concordat de Worms, <a href="https://avalon.law.yale.edu/medieval/inv16.asp">Avalon Project</a></li>
<li>Citation d’Acton : <a href="https://oll.libertyfund.org/quotes/lord-acton-argues-that-civil-liberty-arose-out-of-the-conflict-between-the-power-of-the-church-and-the-monarchy-1877">Online Library of Liberty</a>, formulation vérifiée aussi sur <a href="https://www.gutenberg.org/cache/epub/31278/pg31278-images.html#II">Project Gutenberg (texte intégral de la conférence dans <em>The History of Freedom and Other Essays</em>)</a> et <a href="https://www.thecatholicthing.org/2008/08/27/the-rise-of-liberty/">The Catholic Thing</a></li>
<li>Définition de la souveraineté chez Bodin : <a href="https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/026456">Dictionnaire historique de la Suisse, Souveraineté</a> ; Hobbes, <em>Léviathan</em>, chapitre 29 : <a href="https://standardebooks.org/ebooks/thomas-hobbes/leviathan/text/chapter-29">Standard Ebooks</a></li>
<li>Décret d’Allarde : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9cret_d%27Allarde">Wikipédia, Décret d’Allarde</a>, <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Libert%C3%A9_du_commerce_et_de_l%27industrie">Wikipédia, Liberté du commerce et de l’industrie</a> ; loi Le Chapelier : <a href="https://www.herodote.net/almanach-ID-2862.php">Hérodote.net</a>, <a href="https://www.revolution.chnm.org/d/370">Liberty, Equality, Fraternity (George Mason University)</a> ; propos de Le Chapelier : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_Le_Chapelier">Wikipédia, Loi Le Chapelier</a>, <a href="https://laviedesidees.fr/L-interet-general-partout-et-nulle-part">La Vie des idées</a></li>
<li>Tocqueville, <em>L’Ancien Régime et la Révolution</em>, livre II, chapitre 2 : <a href="https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Ancien_R%C3%A9gime_et_la_R%C3%A9volution/Livre_2#LIVRE2CHAPITRE02">Wikisource</a></li>
<li><em>Quadragesimo anno</em>, paragraphes 78 et 79 dans la numérotation du texte anglais du Vatican (85 à 87 dans le texte français) : <a href="https://www.doctrine-sociale-catholique.fr/les-textes-officiels/196-quadragesimo-anno">doctrine-sociale-catholique.fr</a></li>
<li>Croisade des Albigeois : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Croisade_des_albigeois">Wikipédia</a> ; création de l’Inquisition pontificale : <a href="https://www.ebsco.com/research-starters/history/papal-inquisition">EBSCO Research Starters</a></li>
<li>Althusius, <em>Politica</em> : traduction anglaise de Frederick S. Carney, <a href="https://constitution.org/2-Authors/alth/alth_pr0.htm">préface et introduction</a> et <a href="https://constitution.org/2-Authors/alth/alth_09.htm">chapitre 9</a> (Constitution Society)</li>
<li>Ac 5, 29, traduction liturgique : <a href="https://www.aelf.org/bible/Ac/5">AELF</a></li>
</ul>
<p>Pour aller plus loin : Robert Nisbet, <em>The Quest for Community</em> (1953) ; Jacob T. Levy, <em>Rationalism, Pluralism, and Freedom</em> (2015).</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>L’âge d’or de la piraterie</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/golden-age-of-piracy/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/golden-age-of-piracy/</guid><description>Plus la tour s’élève, plus il s’en échappe vers le bas.</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="ocarina-of-time"><em>Ocarina of Time</em></h2>
<p>Fin juillet dernier, une nouvelle est passée dans la presse jeu vidéo : un développeur indépendant, avec l’aide de Codex d’OpenAI, a porté nativement <em>The Legend of Zelda: Ocarina of Time</em> sur iPhone et iPad. Sur N64, le jeu original tournait en 240p, à une vingtaine d’images par seconde ; cette version mobile est en écran large, à 60 images par seconde. Le code source qu’il a utilisé vient de la communauté des joueurs, et ceux qui veulent jouer doivent fournir leur propre ROM.</p>
<p>Ce genre de chose existe aussi dans les communautés chinoises. J’ai vu quelqu’un porter <em>Diablo II</em> sur iOS, et j’en ai vu d’autres assembler des jeux avec l’IA.</p>
<p>Sur GitHub, un projet chinois appelé sts2-ios porte nativement <em>Slay the Spire 2</em> sur iPhone. Le fichier le plus important de ce dépôt est écrit pour être lu par une IA. Il s’appelle AGENTS.md, et le README le présente ainsi : « Un runbook déterministe qui va de la vérification de l’environnement à la signature et à l’installation sur l’appareil, en passant par la configuration à remplir et la compilation en un clic : un agent n’a qu’à le suivre pour mettre le jeu sur votre iPhone. » La partie du travail qui demande de s’y connaître en compilation et en signature est confiée à des assistants de programmation comme Claude Code ou Cursor.</p>
<p>On s’imagine toujours que derrière l’IA se tiennent des entreprises géantes : la puissance de calcul, le capital et les données sont entre leurs mains, elles vont tout contrôler et finiront par bâtir une société cyberpunk. Ce tableau n’est pas faux, mais il n’est peint qu’à moitié.</p>
<p>J’ai de plus en plus le sentiment que l’IA, c’est l’âge d’or des pirates, et aussi l’âge d’or des créations de fans. Les choses vraiment intéressantes sont en train de se passer aux pieds des géants. Ce que je veux dire tient à peu près dans l’image ci-dessous.</p>
<p><img __ASTRO_IMAGE_="{&quot;alt&quot;:&quot;Illustration : sur un toit, la nuit, quelques personnes codent autour de leurs ordinateurs portables, tandis qu’un réseau de points lumineux s’étend sur les toits de la ville jusqu’au pied d’une tour géante&quot;,&quot;src&quot;:&quot;../../../assets/posts/golden-age-of-piracy/small-people-network.jpg&quot;,&quot;index&quot;:0}"></p>
<h2 id="les-douves">Les douves</h2>
<p>La tour existe bel et bien. La puissance de calcul, le capital et les données qu’il faut pour entraîner les modèles les plus avancés sont concentrés entre les mains d’une poignée d’entreprises.</p>
<p>Mais ce qu’on fabrique dans la tour, par nature, ne reste pas sous clé.</p>
<p>Le 24 février 2023, Meta a publié LLaMA. Le code était public ; les poids, eux, n’étaient envoyés qu’aux chercheurs, un par un, sur demande. En moins d’une semaine, quelqu’un a posté un torrent sur 4chan.</p>
<p>Ce qui s’est passé dans les semaines suivantes, un mémo interne de Google l’a ensuite consigné sous forme de chronologie. Le 12 mars, quelqu’un a fait tourner LLaMA sur un Raspberry Pi, si lentement que c’était presque inutilisable. Six jours plus tard, quelqu’un l’a compressé par quantification sur 4 bits, et il tournait assez vite sur le processeur d’un MacBook, sans carte graphique. Le lendemain, plusieurs universités ont entraîné ensemble un modèle de 13 milliards de paramètres, pour un coût d’entraînement de 300 dollars ; d’après le mémo, il faisait « jeu égal » dans les évaluations avec Bard, le propre modèle de Google.</p>
<p>Ce mémo s’intitule « Nous n’avons pas de douves, et OpenAI non plus » (<em>We Have No Moat, And Neither Does OpenAI</em>). Il a été écrit par un chercheur de Google et a fuité en mai 2023. L’auteur y affirme que, pendant que Google et OpenAI se chamaillaient, « une troisième faction se servait tranquillement dans notre assiette ». Il veut parler de l’open source. « Beaucoup d’idées nouvelles viennent de gens ordinaires », poursuit-il. « La barrière à l’entrée pour l’entraînement et l’expérimentation est passée de la production totale d’un grand organisme de recherche à une personne, une soirée et un ordinateur portable costaud. »</p>
<p>La façon dont il a fuité est elle aussi de circonstance : une personne anonyme l’a publié sur un serveur Discord public. Même ce document, qui reconnaissait qu’on ne peut rien garder sous clé, n’est pas resté sous clé.</p>
<p>Le 20 janvier 2025, DeepSeek a publié R1, en annonçant des performances « au niveau d’OpenAI-o1 ». Les poids du modèle ont été rendus publics en même temps, sous licence MIT ; l’annonce invitait à « distiller et commercialiser librement », et, dès lors, entraîner d’autres modèles sur les sorties de R1, par affinage ou par distillation, était explicitement permis. Deux ans plus tôt, les poids d’un bon modèle s’obtenaient encore sur approbation, au cas par cas.</p>
<p>Plus la tour s’élève, plus il s’en échappe vers le bas. Les géants doivent se faire concurrence, et la concurrence les force à baisser leurs prix, à publier en open source, à ouvrir leurs API. Dès que ces capacités se vendent au token, il se trouve des gens pour partager leurs crédits avec d’autres, et d’autres pour leur faire une interface et en écrire le mode d’emploi.</p>
<p>Plus important encore, ce que vendent les géants, ce sont justement des outils qui rendent l’individu plus fort. Le plus grand intérêt d’un modèle qui sait coder, c’est de permettre à une seule personne de faire ce qui demandait autrefois toute une équipe ; je m’en sers moi-même au quotidien pour coder. Le développeur qui a porté <em>Ocarina of Time</em> avait entre les mains un produit d’OpenAI. On peut monopoliser ce qu’il faut pour fabriquer les modèles ; on ne peut pas monopoliser ceux qui s’en servent.</p>
<h2 id="pirates">Pirates</h2>
<p>En 1981, l’association britannique de l’industrie du disque a lancé une campagne avec pour slogan « L’enregistrement à domicile tue la musique » (<em>Home Taping Is Killing Music</em>), et pour logo un pavillon pirate dont la tête de mort était une cassette.</p>
<p>La musique n’est pas morte.</p>
<p>Les pirates d’aujourd’hui ont changé de visage. Le dépôt sts2-ios ne contient pas le jeu lui-même, et le README dit : « Merci de soutenir la version officielle : achetez d’abord le jeu sur Steam. » Le portage d’<em>Ocarina of Time</em>, lui aussi, demande aux joueurs de fournir leur propre ROM. Ce qu’ils modifient, c’est où et comment on peut jouer ; sts2-ios a même ajouté à la version mobile une vitesse ×4 et la possibilité de recommencer une salle en un clic.</p>
<p>Dans le mémo de Google, l’intertitre d’une section le dit sans détour : « Les individus ne sont pas contraints par les licences au même degré que les entreprises. » Ce qui, dans une entreprise, exige des réunions et l’avis du service juridique, une personne seule le fait en une soirée.</p>
<p>Certains voient les pirates comme des parasites accrochés aux géants : les géants créent des capacités, les pirates en volent un peu pour s’en servir. Ce que je vois, c’est exactement l’inverse. Une fois que ces capacités sont sorties de la tour, il faut que quelqu’un les attrape, les démonte, les emporte ailleurs, puis en tire un tutoriel que d’autres pourront suivre ; c’est seulement alors qu’elles appartiennent vraiment à tout le monde. C’est le chemin qu’a pris <em>Ocarina of Time</em> pour arriver sur téléphone. D’abord, une petite équipe a passé 21 mois à faire la rétro-ingénierie et la décompilation du jeu original sur N64 ; c’est cette étape qui a rendu possible Ship of Harkinian, un portage à partir du code source ; enfin, une personne seule, avec l’aide de l’IA, l’a mis sur téléphone. Chaque couche a pris le relais de la précédente, et aucune n’a été organisée par Nintendo.</p>
<h2 id="œuvres-de-fans">Œuvres de fans</h2>
<p>Dans l’histoire du jeu vidéo, bien des classiques ont commencé comme des créations de fans. <em>Counter-Strike</em> était au départ un mod de <em>Half-Life</em> ; dès l’année suivante, Valve le publiait officiellement. Tout le genre MOBA, lui, a été façonné par une seule carte de <em>Warcraft III</em> faite par des fans. Cette carte, c’est <em>DotA</em>, dont un auteur de mods connu sous le pseudo d’Eul a sorti la première version en 2003. Deux grands titres du genre en descendent directement. <em>Dota 2</em> vient de Valve, qui avait acquis les droits de <em>DotA</em> en 2009 ; <em>League of Legends</em> vient de Riot Games, qui avait fait venir l’un des premiers mainteneurs de <em>DotA</em> : une bonne partie de ce que la carte lui avait appris est passée dans les fondations du nouveau jeu.</p>
<p>Avant, pour faire de la création de fans, il fallait savoir dessiner, écrire ou programmer. Beaucoup de gens aimaient ; très peu savaient faire.</p>
<p>L’IA a abattu la plus grande partie de cette barrière. Autre projet chinois sur GitHub : diablo-web. Son auteur a fait avec l’IA un jeu web en hommage à <em>Diablo II</em>, jouable directement dans le navigateur, avec des donjons aléatoires, un arbre de compétences, des ensembles d’objets et des quêtes. Il a commencé avec Gemini, puis est passé à Claude Code, et dit avoir travaillé « entièrement en mode Vibe Coding, sans regarder une seule ligne de code ».</p>
<p>La Taverne est un autre exemple. SillyTavern est une interface open source : branchée sur un grand modèle de langage, elle permet de faire du jeu de rôle avec l’IA et d’écrire des histoires à quatre mains. Les joueurs chinois l’appellent « la Taverne ». Dans la Taverne, un personnage s’écrit sous la forme d’une « carte de personnage », le cadre d’un monde dans un « livre du monde », et la manière dont le modèle doit écrire et jouer, dans un « préréglage ». En mars 2025, quelqu’un a lancé sur LINUX DO un fil intitulé « Pour ceux qui aiment les mods, la Taverne, c’est vraiment trop bien ». C’est bien vu. Une carte de personnage, c’est un mod pour une histoire : quand on aime un personnage, on peut le faire parler et écrire avec lui la suite de l’histoire.</p>
<p>Passer la porte est devenu facile ; aller plus loin demande toujours du métier. Écrire une bonne carte demande de bien comprendre comment le modèle lit les prompts ; faire une extension demande de savoir coder. Pour un personnage qu’ils aiment, beaucoup sont prêts à apprendre tout ça.</p>
<h2 id="leinao">Leinao</h2>
<p>Les gens qui aiment la même chose finissent tôt ou tard par se rassembler. Beaucoup de joueurs chinois de la Taverne se sont rassemblés dans un endroit appelé Leinao (类脑, ΟΔΥΣΣΕΙΑ).</p>
<p>Leinao est un serveur Discord en chinois où les membres partagent des cartes de personnage, des préréglages, des livres du monde, des extensions et des tutoriels. En octobre 2024, un « Guide pour débuter avec SillyTavern » publié sur LINUX DO le présentait comme « la plus grande communauté chinoise de cartes de personnage et de jailbreak que je connaisse », et précisait que la plupart des ressources du fil en venaient. Le jailbreak, c’est trouver des moyens de contourner les limites imposées au modèle. On trouve aussi à Leinao une grande quantité de contenu pour adultes. Les pirates n’ont jamais été des saints.</p>
<p>Leinao a grandi très vite. En mars 2025, quelqu’un a posté son lien d’invitation sur LINUX DO, et l’aperçu affichait plus de 59 000 membres ; en février 2026, dans un autre fil, l’aperçu en indiquait près de 244 000. En moins d’un an, le nombre a plus que quadruplé. La présentation affichée dans l’aperçu de l’invitation dit : « Voué à la quête sans fin des savoirs et des techniques de l’intelligence artificielle, en route pour une expédition plus glorieuse encore. Là où pâlissent les songes profonds, la singularité naît d’elle-même. » Ses portes s’ouvrent et se ferment par intermittence : elles ont été fermées un temps en février de cette année, et l’on pouvait à nouveau entrer fin mars.</p>
<p>Il y a beaucoup de monde, mais les règles sont claires. Pour télécharger des ressources, il faut d’abord lire le règlement, puis répondre à un questionnaire sur ce règlement ; ce n’est qu’après l’avoir réussi que l’accès se débloque. L’une des règles dit : « Ne mentionnez rien de payant, de rémunéré ou de commercial. » La plupart des cartes qu’on y trouve sont offertes gratuitement par ceux qui les ont faites. Un tutoriel sur la Taverne traite de « marchands véreux » ceux qui emportent les cartes ailleurs pour les revendre, met en garde les nouveaux contre les vendeurs qui proposent des « inscriptions à votre place » ou des « comptes prêts à l’emploi », et invite chacun, quand il utilise la carte de quelqu’un, à aller remercier l’auteur dans la communauté.</p>
<p>Lücheng (旅程, « Voyage ») était à l’origine un serveur annexe de Leinao, réservé à la publication de nouvelles cartes ; il est aujourd’hui indépendant. En mars 2025, quelqu’un a posté son lien d’invitation : l’aperçu affichait plus de 27 000 personnes.</p>
<h2 id="stations-dintérêt-commun">Stations d’intérêt commun</h2>
<p>Tous les fils cités plus haut sont sur LINUX DO. Les fils qui recommandent Leinao ou en discutent y sont nombreux, et ceux qui demandent une invitation ne manquent pas non plus. Là-bas, on s’appelle mutuellement « lao », le lao de dalao, à peu près « grosse pointure » ; le fil de février 2026 qui demandait une invitation commençait d’ailleurs son titre par « Chers lao ».</p>
<p>LINUX DO est une communauté technique chinoise construite sur Discourse, avec pour slogan « Sincères, bienveillants, solidaires, professionnels : bâtissons ensemble une communauté dont vous et moi puissions être fiers ». À l’inscription, un nouveau membre est au niveau de confiance TL0 ; pour passer au TL1, il doit d’abord consulter 5 sujets, lire 30 messages et cumuler 10 minutes de lecture. Au-delà, il faut des semaines, puis des mois de participation régulière, et le TL3 exige en plus de ne pas avoir été suspendu au cours des six derniers mois ; le niveau le plus élevé, TL4, « ne peut être attribué que manuellement par l’équipe ». La communauté a ses propres points, les LDC : se connecter chaque jour, recevoir des « j’aime », voir sa réponse acceptée, tout cela en rapporte un peu. On peut ensuite les dépenser dans la petite boutique de la communauté, et certaines stations d’intérêt commun (gongyi zhan) les acceptent en échange de crédits d’API.</p>
<p>Le plus intéressant, ce sont les stations d’intérêt commun : des sites montés par les membres eux-mêmes pour mettre des API de modèles d’IA à la disposition des autres. Un guide pour les nouveaux, rangé dans la catégorie « Documentation collaborative », en recense six ; le tableau a une colonne « Propriétaire », et pour l’une des stations, on y lit « any, grand bienfaiteur ». Chaque station fixe ses propres conditions d’accès : certaines sont ouvertes dès le niveau de confiance 0, d’autres demandent le niveau 1 et un code d’invitation, d’autres encore un questionnaire à remplir au préalable. Pour l’une d’elles, la case des conditions d’accès indique « inutilisable ». Le guide prend aussi soin de préciser que le tableau ne recense « qu’une partie des stations d’intérêt commun ». Ce guide est lui-même un assemblage : plusieurs sections indiquent leur source, des fils écrits par d’autres membres.</p>
<p>Même le fil qui apprend aux débutants à se servir de la Taverne glisse au passage une recommandation : « N’utilisez pas l’api des stations d’intérêt commun pour du contenu 18+. » Avec le bien commun, chacun sait où est la limite.</p>
<p>Les stations d’intérêt commun n’ont pas de siège. Qui veut fournir une API monte sa station et fixe ses conditions ; si une station s’arrête, les autres continuent de tourner ; chacun rappelle aux autres comment utiliser les API. Personne ne coordonne tout ça d’en haut, et ce n’est pas le chaos pour autant.</p>
<h2 id="le-toit">Le toit</h2>
<p>Je ne sais pas si le pire arrivera. Si un jour quelques entreprises mettent sous clé tous les meilleurs modèles, coupent les API quand ça leur chante et font grimper les prix comme bon leur semble, ces endroits seront le socle d’une résistance décentralisée.</p>
<p>Tout ce qui servira alors, ces endroits l’ont déjà. Les poids open source téléchargés sur d’innombrables disques durs, personne ne pourra les reprendre. Il y a des gens qui savent porter un logiciel sur d’autres appareils et écrire des modes d’emploi que l’IA peut suivre ; il y a des gens prêts à partager leur accès API avec des inconnus. Ces communautés savent fixer des conditions d’accès, bâtir la confiance petit à petit, et aussi empêcher qu’on aille vendre ce qui appartient à tous. Tout ce savoir-faire a été acquis pour jouer et faire vivre des personnages, mais ailleurs, il marche tout aussi bien.</p>
<p>À ce moment-là, la résistance aura sans doute l’air très ordinaire : une fin de semaine, quelques personnes installent un modèle sur leurs propres machines et écrivent un mode d’emploi pour que le suivant puisse faire de même.</p>
<p>La résistance n’aura pas à partir de zéro. Ces endroits s’y exercent tous les jours.</p>
<p>Sur cette image, un réseau de points lumineux part d’un toit-terrasse encombré de vieux appareils, rejoint les toits de nombreux immeubles de la ville et s’étend jusqu’au pied de la tour. Sur la tour, on lit : sécurité, productivité, stabilité. Sur le toit, quelques personnes codent autour d’ordinateurs portables, et un chien dort dans un coin.</p>
<p>Le mode d’emploi de sts2-ios, celui qui est écrit pour l’IA, est toujours sur GitHub, sous licence MIT : la même que DeepSeek a utilisée pour publier R1. N’importe qui peut le récupérer, le confier à sa propre IA et dérouler la procédure.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><a href="https://www.tomshardware.com/video-games/retro-gaming/developer-uses-ai-to-bring-a-native-version-of-the-legend-of-zelda-ocarina-of-time-to-ios-no-emulation-required-to-play-one-of-gamings-all-time-greats-on-an-iphone-or-ipad">Developer uses AI to bring a native version of The Legend of Zelda: Ocarina of Time to iOS</a> (portage natif d’<em>Ocarina of Time</em> sur iPhone et iPad) — Tom’s Hardware, 29 juillet 2026</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Ship_of_Harkinian">Ship of Harkinian</a> (les 21 mois de décompilation d’<em>Ocarina of Time</em> et l’origine du portage) — Wikipédia (en anglais)</li>
<li><a href="https://github.com/proudzhao/sts2-ios">proudzhao/sts2-ios</a> (portage de <em>Slay the Spire 2</em> sur iPhone, AGENTS.md et licence MIT) — GitHub</li>
<li><a href="https://github.com/vorojar/diablo-web">vorojar/diablo-web</a> (jeu web en hommage à <em>Diablo II</em>) — GitHub</li>
<li><a href="https://www.vice.com/en/article/facebooks-powerful-large-language-model-leaks-online-4chan-llama/">Facebook’s Powerful Large Language Model Leaks Online</a> (poids de LLaMA distribués sur demande, puis fuite sur 4chan) — VICE, 7 mars 2023</li>
<li><a href="https://www.theregister.com/software/2023/03/08/llama-drama-as-metas-mega-language-model-files-leak/817814">LLaMA drama as Meta’s mega language model files leak</a> (fuite de LLaMA) — The Register, 8 mars 2023</li>
<li><a href="https://newsletter.semianalysis.com/p/google-we-have-no-moat-and-neither">Google « We Have No Moat, And Neither Does OpenAI »</a> (le mémo de Google, avec la chronologie qui suit la sortie et la fuite de LLaMA, et l’histoire du mémo lui-même) — SemiAnalysis, 4 mai 2023</li>
<li><a href="https://api-docs.deepseek.com/news/news250120/">DeepSeek-R1 Release</a> — documentation de l’API DeepSeek, 20 janvier 2025</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Home_Taping_Is_Killing_Music">Home Taping Is Killing Music</a> (la campagne lancée en 1981 par l’industrie britannique du disque) — Wikipédia (en anglais)</li>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Counter-Strike_(jeu_vid%C3%A9o)">Counter-Strike (jeu vidéo)</a> (origines de <em>Counter-Strike</em>) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Defense_of_the_Ancients">Defense of the Ancients</a> (origines de <em>DotA</em>, rachat de la propriété intellectuelle par Valve et influence sur <em>League of Legends</em>) — Wikipédia (en anglais)</li>
<li><a href="https://web.archive.org/web/20250711214439/https://linux.do/t/topic/223253">SillyTavern 入门指北</a> (« Guide pour débuter avec SillyTavern », qui présente Leinao comme « la plus grande communauté chinoise de cartes de personnage et de jailbreak que je connaisse » ; copie de l’Internet Archive) — LINUX DO, 4 octobre 2024</li>
<li><a href="https://web.archive.org/web/20250402105218/https://linux.do/t/topic/495512">对于喜欢玩mod的人来说，酒馆太好玩了</a> (« Pour ceux qui aiment les mods, la Taverne, c’est vraiment trop bien », avec les aperçus d’invitation de Leinao et de Lücheng ; copie de l’Internet Archive du 2 avril 2025) — LINUX DO, 16 mars 2025</li>
<li><a href="https://linux.do/t/topic/1609318">Demande d’invitation pour Leinao</a> (aperçu de l’invitation, février 2026) — LINUX DO, 12 février 2026</li>
<li><a href="https://www.erocraft.com/docs/sillytavern/11-resources">角色卡与社区资源</a> (« Cartes de personnage et ressources communautaires » : le questionnaire de Leinao, les règles de la communauté et la mise en garde contre la revente de cartes) — tutoriel SillyTavern d’Erocraft</li>
<li><a href="https://linux.do/t/2487227/1">新人指南 (v0.2.4)</a> (guide pour les nouveaux : slogan, niveaux de confiance, LDC et stations d’intérêt commun) — LINUX DO, catégorie « Documentation collaborative »</li>
</ul>
<p>Les citations tirées de sources en anglais ou en chinois (le mémo de Google, le slogan de l’industrie britannique du disque, l’annonce de DeepSeek, les README de sts2-ios et de diablo-web, les fils et le guide de LINUX DO, la présentation de Leinao et le tutoriel d’Erocraft) sont traduites par l’auteur.</p>
<p>L’illustration a été générée avec ChatGPT.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>Rien n’est gratuit</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/nothing-is-free/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/nothing-is-free/</guid><description>Ce que coûtent vraiment les services publics, les subventions et l’absence de concurrence au Québec</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="le-projet-du-siècle">Le projet du siècle</h2>
<p>Le 2 septembre 2025, Québec a officiellement enterré Northvolt. La ministre de l’Économie de l’époque, Christine Fréchette, a annoncé la fin de tout financement public de l’usine de batteries prévue en Montérégie (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/fin-du-financement-de-northvolt-par-quebec.html">Noovo, septembre 2025</a>). Les 270 millions de dollars investis dans la maison mère suédoise étaient déjà perdus depuis sa faillite, en mars.</p>
<p>La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui fait fructifier entre autres les cotisations au Régime de rentes, y avait laissé 200 millions de plus (<a href="https://www.benefitsandpensionsmonitor.com/news/industry-news/la-caisse-writes-off-200-million-after-collapse-of-quebec-battery-venture/392441">Benefits and Pensions Monitor, septembre 2025</a>). Personne n’a reçu de facture. Aucun Québécois n’a trouvé de ligne « Northvolt » sur son avis de cotisation.</p>
<p>L’argent est reparti comme il était venu : sous le nom vague d’« argent du gouvernement ». Ce texte part de là.</p>
<p>Au Québec, on parle de garderies à 9,65 $ par jour, de soins « gratuits », d’électricité « parmi les moins chères du continent », d’investissements « stratégiques ». Chaque fois, le mot cache une facture. Quelqu’un la paie toujours : le contribuable, le patient qui attend, le retraité dont l’épargne a été placée, ou l’entreprise qui n’a jamais vu le jour parce que l’argent était déjà parti ailleurs.</p>
<p>Ce texte ne demande pas d’abord moins d’État. Il demande la facture. Un peuple qui ne voit pas le prix de ce qu’il achète ne choisit pas : il consomme ce qu’on lui sert.</p>
<h2 id="la-facture-invisible">La facture invisible</h2>
<p>En 2024, les trois ordres de gouvernement ont prélevé 237,8 milliards de dollars en impôts, taxes et cotisations au Québec. C’est 38,6 % du PIB, soit environ 26 000 $ par habitant, nourrissons compris. Aucune autre province n’affiche une pression fiscale aussi forte ; parmi 32 économies avancées de l’OCDE, le Québec se classe au 11e rang (<a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/bilan-de-la-fiscalite-au-quebec-edition-2026/">CFFP, 2026</a>).</p>
<p>Ce chiffre, presque personne ne le voit. Le salarié reçoit une paie déjà amputée : l’impôt est retenu à la source, avec les cotisations au RRQ, au RQAP et à l’assurance-emploi. Il ne signe jamais de chèque au gouvernement. Il regarde son « net » et finit par croire que c’est son salaire.</p>
<p>Le reste se paie ailleurs, par petites touches. À la caisse, où la TPS et la TVQ ajoutent près de 15 %. À la pompe. Dans le loyer, qui absorbe l’impôt foncier. Dans les hausses de salaire que l’employeur n’accorde pas, parce qu’il verse déjà des taxes sur la masse salariale. Chaque prélèvement est petit et dispersé ; leur somme est énorme.</p>
<p>Le prix le plus caché n’est pourtant pas le montant. C’est ce que le système fait au travail. Pour un couple avec deux enfants, le taux effectif marginal d’imposition atteignait 90,5 % en 2025 à certains niveaux de revenu : sur un dollar de plus gagné, la famille gardait moins de dix cents. Avec l’abolition du bouclier fiscal annoncée pour 2026, ce sommet passe à 97,5 % (<a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/wp-content/uploads/2026/01/Quelques-faits-saillants_Bilan_Edition-2026.pdf">CFFP, faits saillants</a>).</p>
<p>Ce n’est pas un impôt sur les riches. Ce sont des familles de revenu modeste ou moyen à qui l’on retire presque tout le fruit d’une heure supplémentaire, d’une promotion, d’un deuxième emploi. Elles ne le voient pas sur une facture. Elles le sentent seulement comme une fatigue : on travaille plus, et rien ne change.</p>
<h2 id="ce-quon-voit-et-ce-quon-ne-voit-pas">Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas</h2>
<p>Un économiste français a tout expliqué en 1850, mieux que n’importe quel rapport de vérificatrice générale. Dans <em>Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas</em>, Frédéric Bastiat met en scène un citoyen, Jacques Bonhomme, dont le fils a cassé un carreau. Le vitrier gagne six francs, et les témoins le consolent : au moins, cela fait travailler quelqu’un.</p>
<p>Ce qu’on ne voit pas, ce sont les souliers usés que Jacques Bonhomme ne remplacera pas, puisque ses six francs sont passés dans la vitre. Henry Hazlitt, qui a popularisé la fable un siècle plus tard, en a tiré la leçon : la foule oublie le marchand qui aurait fait la vente, faute de jamais l’apercevoir. Lui-même ne proteste pas ; il ignore ce qu’il a manqué. Toute la politique des subventions tient dans cette scène.</p>
<p>On voit l’usine annoncée, la ministre en casque de chantier, les « emplois créés ». On ne voit pas les entreprises qui n’ont rien reçu, l’impôt qui n’a pas baissé, l’infirmière qu’on n’a pas embauchée. Le gain a un visage et une conférence de presse ; la perte n’a ni l’un ni l’autre.</p>
<p>Le 10 juin 2026, la vérificatrice générale du Québec a examiné 29 dossiers de la filière batterie : 11 entreprises, environ 2,2 milliards de dollars d’aide autorisée. Elle a décrit une approche « peu planifiée », sans objectifs ni échéanciers. Quatre de ces entreprises, qui avaient obtenu 760 millions d’autorisations, se sont placées sous la protection de leurs créanciers (<a href="https://www.noovo.info/nouvelles/politique/article/filiere-batterie-une-approche-peu-planifiee-par-le-gouvernement-legault-dit-la-vg/">Noovo, juin 2026</a>).</p>
<p>Les pertes étaient évaluées à 375 millions en mars, et pourraient grimper. Trois entreprises, à qui un milliard avait été autorisé, ont vu le coût de leur projet plus que doubler. Après le rapport, la première ministre elle-même a reconnu que ce n’est pas forcément au gouvernement d’injecter directement des fonds dans des jeunes pousses.</p>
<p>Lion Électrique avait reçu un soutien de Québec allant jusqu’à 177 millions. En mai 2025, François Legault a reconnu que la province y perdrait environ 140 millions ; le chef de l’opposition accusait le gouvernement d’avoir confié à Lion un monopole sur l’électrification des autobus scolaires (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/quebec-ne-reinvestira-pas-dans-lion-electrique-annonce-la-ministre-frechette.html">Noovo, mai 2025</a>).</p>
<p>Que des entreprises fassent faillite n’a rien de scandaleux. C’est le prix normal de l’innovation, et le marché le paie tous les jours. Le scandale est ailleurs : le capital-risqueur choisit de perdre son argent ; le contribuable, lui, n’a jamais été consulté.</p>
<h2 id="le-prix-du-monopole">Le prix du monopole</h2>
<p>Quand l’argent ne fixe plus le prix, le prix ne disparaît pas. Il change de monnaie. On le paie en heures, en attente, en choix qu’on n’a plus.</p>
<p>Les soins sont « gratuits » au point de service. En 2025-2026, un patient sur civière aux urgences y passait en moyenne 16 heures 46 minutes avant d’être hospitalisé ou renvoyé chez lui. À l’Hôpital général du Lakeshore, c’était près de 31 heures, et près de la moitié des visites concernaient des personnes de plus de 75 ans (<a href="https://www.noovo.info/nouvelles/sante/article/delais-dattente-aux-urgences-lhopital-general-du-lakeshore-parmi-les-pires-au-quebec/">Noovo, avril 2026</a>).</p>
<p>Ces heures sont un prix, payé en salaire perdu, en douleur, en inquiétude. Dès 2005, dans l’arrêt Chaoulli, qui concernait justement le Québec, la juge en chef McLachlin et le juge Major l’écrivaient dans leurs motifs : « L’accès à une liste d’attente n’est pas l’accès à des soins de santé » (<a href="https://decisions.scc-csc.ca/scc-csc/scc-csc/fr/item/2237/index.do">2005 CSC 35, par. 123</a>).</p>
<p>Les garderies suivent la même logique. À 9,65 $ par jour, une place subventionnée est une aubaine, pour qui en obtient une. Au 31 mai 2025, 30 688 enfants attendaient encore une place, subventionnée ou non, alors que certaines familles paient plus de 60 $ par jour ailleurs (<a href="https://www.narcity.com/fr/garderies-non-subventionnees-quebec-annonce-budget-2026">Narcity, mars 2026</a>).</p>
<p>Le prix bas n’a pas supprimé la rareté ; il l’a transformée en loterie. Les gagnants paient 9,65 $. Les perdants paient leur propre garderie, en partie remboursée par un crédit d’impôt, et, par leurs impôts, la place du voisin.</p>
<p>Reste la SAQ, qui se dit possédée par ses « quelque 9 millions d’actionnaires », les Québécois. Dividendes et taxes compris, elle fait entrer chaque année plus de 2,1 milliards de dollars dans les caisses de Québec (<a href="https://www.saq.com/fr/role-economique">SAQ</a>). Mais un actionnaire qui ne peut ni vendre ses parts ni acheter ailleurs n’est pas un actionnaire : c’est un client captif.</p>
<p>Le dividende de la SAQ est une taxe payée au comptoir, sans qu’aucune ligne du reçu ne la nomme. Il y a là quelque chose de plus grave que le prix. Albert Hirschman distinguait deux façons de réagir à un service qui déçoit : la défection, partir chez un concurrent, et la prise de parole, se plaindre.</p>
<p>Le monopole supprime la défection. Il ne reste que la parole, et la parole se résume, pour la plupart des gens, à un vote tous les quatre ans. Ce que la concurrence offre au consommateur ordinaire, ce n’est pas la perfection. C’est la porte.</p>
<h2 id="pourquoi-on-ne-voit-pas-la-facture">Pourquoi on ne voit pas la facture</h2>
<p>On ne voit pas la facture parce que tout pousse à la cacher. Ce n’est pas un complot. C’est une pente, et chaque acteur a intérêt à la descendre.</p>
<p>L’économiste Mancur Olson l’a montré en 1965 : un petit groupe qui gagne beaucoup s’organise toujours mieux qu’une foule qui perd un peu. Une entreprise qui espère 200 millions engage des lobbyistes. Neuf millions de contribuables qui perdent chacun une vingtaine de dollars ne se déplacent même pas.</p>
<p>Dès 1903, l’Italien Amilcare Puviani décrivait l’« illusion financière » : l’État préfère les prélèvements que le contribuable ne sent pas. La retenue à la source en est le chef-d’œuvre. Milton Friedman, qui avait aidé à la concevoir aux États-Unis pendant la guerre, la jugeait en 1995, dans une entrevue au magazine <em>Reason</em>, « une grave erreur en temps de paix », et aurait voulu trouver un moyen de l’abolir (<a href="https://reason.com/1995/06/01/best-of-both-worlds/">Reason, 1995</a>).</p>
<p>Le vocabulaire fait le reste. « Québec investit 500 millions », « le gouvernement offre », « une aide de l’État » : ces phrases ont un sujet qui donne et aucun sujet qui paie. Au congrès du Parti conservateur, le 14 octobre 1983, Margaret Thatcher l’avait dit sans détour : « l’argent public n’existe pas ; il n’y a que l’argent des contribuables » (<a href="https://web.archive.org/web/20260103205019/https://www.margaretthatcher.org/document/105454">Margaret Thatcher Foundation</a>). On peut détester Thatcher et reconnaître que, sur ce point, la grammaire lui donne raison.</p>
<p>Le mot « gratuit » est le plus efficace de tous. Il transforme un achat collectif en cadeau. Or on ne marchande pas un cadeau, et on ne demande pas s’il valait son prix.</p>
<p>On objectera que les Québécois récupèrent une bonne part de ce qu’ils paient, en allocations et en crédits. La Chaire de fiscalité de l’Université de Sherbrooke note d’ailleurs qu’une fois les prestations comptées, le portrait se nuance : appliqués aux ménages québécois, les régimes de quatre provinces seraient même plus lourds.</p>
<p>C’est vrai, et c’est précisément le problème. Un dollar qui part en impôt et revient en allocation n’enrichit personne. Il passe par une administration qui le compte, le conditionne, puis le retire dès qu’on gagne un peu plus. Ce va-et-vient est la cause directe des taux marginaux de 90 % décrits plus haut : l’État vous rend votre argent à condition que vous ne travailliez pas trop.</p>
<h2 id="la-mémoire-courte-du-xxe-siècle">La mémoire courte du XXe siècle</h2>
<p>La sympathie pour le socialisme est d’abord une affaire de mémoire, et la mémoire du XXe siècle s’efface. À l’automne 2022, un sondage Léger commandé par l’Institut Fraser trouvait que 42 % des Canadiens étaient favorables au socialisme. Le chiffre monte à 50 % chez les 18-24 ans et tombe à 38 % chez les plus de 55 ans (<a href="https://torontosun.com/news/national/study-finds-42-of-canadians-support-socialism-in-canada">Toronto Sun, février 2023</a>).</p>
<p>On peut se méfier du commanditaire. Mais parmi les résultats que l’Institut met en avant, le plus révélateur porte sur la définition : seuls 25 % des répondants entendent par socialisme la prise de contrôle des entreprises par l’État ; 65 % y voient simplement plus de services publics.</p>
<p>Et quand on demande qui paiera, 72 % appuient un impôt sur la fortune du 1 % le plus riche, mais 31 % seulement une hausse générale de l’impôt sur le revenu, et 16 % une hausse de la TPS. Les auteurs de l’étude, Jason Clemens et Steven Globerman, en tirent leur propre conclusion : les Canadiens veulent davantage de services, pourvu que d’autres, les plus riches, les paient (<a href="https://www.wealthprofessional.ca/news/industry-news/many-young-canadians-want-socialism-paid-for-by-the-wealthy/373853">Wealth Professional, février 2023</a>). C’est la lecture d’un institut favorable au marché ; si elle est juste, ce socialisme-là n’est qu’une facture qu’on ne voit pas.</p>
<p>Personne au Québec ne réclame des kolkhozes. Mais l’intuition de départ est la même : un prix pourrait être aboli par décision politique. Le XXe siècle a mené cette expérience jusqu’au bout.</p>
<p>En Union soviétique, le pain bon marché se payait en heures de file. En Chine, le Grand Bond en avant a provoqué une famine qui a fait des dizaines de millions de morts selon la plupart des historiens. Au Cambodge, les Khmers rouges ont aboli la monnaie et le marché ; ils ont causé la mort d’au moins un habitant sur cinq.</p>
<p>La différence avec le Québec d’aujourd’hui est immense, mais c’est une différence de degré. Là-bas comme ici, quand on abolit le prix par décret, la file d’attente le remplace. Seize heures sur une civière ne sont pas une file de pain soviétique ; elles obéissent pourtant à la même loi.</p>
<p>Montréal abrite des gens qui savent tout cela sans avoir ouvert un manuel d’économie. En 1979 et 1980, le Canada a accueilli environ 60 000 réfugiés d’Asie du Sud-Est, dont beaucoup de boat people vietnamiens chassés par un régime qui venait de confisquer leurs commerces. Des familles venues de Pologne, de Roumanie, de Cuba, de Chine, et plus récemment du Venezuela, portent la même mémoire.</p>
<p>Cette mémoire est rarement invitée dans le débat public québécois. On la soupçonne d’exagérer, ou d’être « à droite ». C’est pourtant la seule expérience directe dont le Québec dispose de ce qui attend au bout de la pente.</p>
<p>Les jeunes qui rêvent de plus de services ne sont pas naïfs par nature. Ils n’ont jamais vu la facture arriver. Un débat honnête la leur montre d’avance, au lieu de les laisser l’apprendre comme d’autres l’ont apprise ailleurs.</p>
<h2 id="la-facture-dabord">La facture d’abord</h2>
<p>Un débat démocratique adulte commence par la facture. Le 5 octobre, le Québec a changé de gouvernement. La question de la facture, elle, reste entière.</p>
<p>Je ne propose pas de programme. Je demande une chose plus simple et plus difficile : voir le prix. Concrètement, cela pourrait ressembler à ceci :</p>
<ul>
<li>un avis de cotisation qui dit, en dollars, où est allé l’impôt de son destinataire, comme le relevé annuel que le Royaume-Uni fournit à ses contribuables depuis 2014 ;</li>
<li>un reçu de garderie qui affiche le coût réel de la place, à côté des 9,65 $ payés par le parent ;</li>
<li>un relevé qui indique au patient ce qu’a coûté au public sa visite à l’urgence ;</li>
<li>une annonce de subvention qui précise son coût par contribuable et le risque de perte, comme n’importe quel prospectus.</li>
</ul>
<p>Rien de cela ne retire un seul service. Cela retire seulement l’illusion.</p>
<p>On dira que montrer le prix, c’est préparer les coupes. Si un service ne survit pas à la vue de son prix, c’est qu’il ne le valait pas. S’il le vaut, les Québécois le paieront en connaissance de cause, et ce sera, enfin, un vrai choix.</p>
<p>Les 270 millions de Northvolt n’avaient pas de visage. Ceux qui les ont payés non plus. Consentir sans savoir n’est pas consentir ; une société qui veut être solidaire doit d’abord accepter de regarder ce que sa solidarité lui coûte.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/fin-du-financement-de-northvolt-par-quebec.html">C’est la fin du projet Northvolt au Québec</a> — Noovo Info, avec La Presse canadienne, 2 septembre 2025</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/le-270-m-investi-dans-la-maison-mere-de-northvolt-est-perdu-confirme-la-ministre.html">Le 270 M$ investi dans la maison mère de Northvolt est perdu</a> — La Presse canadienne / Noovo Info, 26 mars 2025</li>
<li><a href="https://www.benefitsandpensionsmonitor.com/news/industry-news/la-caisse-writes-off-200-million-after-collapse-of-quebec-battery-venture/392441">La Caisse writes off $200 million after collapse of Quebec battery venture</a> — Benefits and Pensions Monitor, 5 septembre 2025</li>
<li><a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/bilan-de-la-fiscalite-au-quebec-edition-2026/">Bilan de la fiscalité au Québec – Édition 2026</a> — Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques, Université de Sherbrooke, janvier 2026</li>
<li><a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/wp-content/uploads/2026/01/Quelques-faits-saillants_Bilan_Edition-2026.pdf">Quelques faits saillants de l’Édition 2026 du Bilan de la fiscalité au Québec</a> — CFFP, janvier 2026</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelles/politique/article/filiere-batterie-une-approche-peu-planifiee-par-le-gouvernement-legault-dit-la-vg/">Filière batterie : une approche « peu planifiée » par le gouvernement Legault, dit la VG</a> — La Presse canadienne / Noovo Info, 10 juin 2026</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/quebec-ne-reinvestira-pas-dans-lion-electrique-annonce-la-ministre-frechette.html">Québec « ne réinvestira pas dans Lion Électrique », annonce la ministre Fréchette</a> — La Presse canadienne / Noovo Info, 1er mai 2025</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelles/sante/article/delais-dattente-aux-urgences-lhopital-general-du-lakeshore-parmi-les-pires-au-quebec/">Délais d’attente aux urgences : l’Hôpital général du Lakeshore parmi les pires au Québec</a> — CTV News / Noovo Info, 20 avril 2026 (données de Santé Québec)</li>
<li><a href="https://decisions.scc-csc.ca/scc-csc/scc-csc/fr/item/2237/index.do">Chaoulli c. Québec (Procureur général), 2005 CSC 35</a> (par. 123, motifs de la juge en chef McLachlin et du juge Major) — Cour suprême du Canada, 9 juin 2005</li>
<li><a href="https://www.narcity.com/fr/garderies-non-subventionnees-quebec-annonce-budget-2026">5 000 nouvelles places en garderie seront maintenant subventionnées au Québec</a> — Narcity Québec, 18 mars 2026</li>
<li><a href="https://www.saq.com/fr/role-economique">Rôle économique de la SAQ</a> — Société des alcools du Québec</li>
<li><a href="https://reason.com/1995/06/01/best-of-both-worlds/">Best of Both Worlds: An Interview with Milton Friedman</a> — Reason, juin 1995 (citation traduite par l’auteur)</li>
<li><a href="https://web.archive.org/web/20260103205019/https://www.margaretthatcher.org/document/105454">Speech to Conservative Party Conference</a> (Blackpool, 14 octobre 1983, copie archivée) — Margaret Thatcher Foundation (citation traduite par l’auteur)</li>
<li><a href="https://torontosun.com/news/national/study-finds-42-of-canadians-support-socialism-in-canada">Study finds 42% of Canadians support socialism in Canada</a> — Toronto Sun, 22 février 2023 (sondage Léger pour l’Institut Fraser, automne 2022)</li>
<li><a href="https://www.wealthprofessional.ca/news/industry-news/many-young-canadians-want-socialism-paid-for-by-the-wealthy/373853">Many young Canadians want socialism, paid for by the wealthy</a> — Wealth Professional, 22 février 2023 (conclusions des auteurs de l’étude de l’Institut Fraser)</li>
<li><a href="https://www.gov.uk/guidance/annual-tax-summary">Annual Tax Summary</a> — HM Revenue &amp; Customs, Royaume-Uni</li>
</ul>
<p>Références d’ouvrages : Frédéric Bastiat, <em>Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas</em> (1850) ; Amilcare Puviani, <em>Teoria della illusione finanziaria</em> (1903) ; Henry Hazlitt, <em>Economics in One Lesson</em> (1946) ; Mancur Olson, <em>The Logic of Collective Action</em> (1965) ; Albert O. Hirschman, <em>Exit, Voice, and Loyalty</em> (1970).</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>La loi doit-elle punir l’incivilité ou interdire la liberté qui pourrait y mener ?</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/punish-incivility-not-freedom/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/punish-incivility-not-freedom/</guid><description>La loi devrait punir l’incivilité, et non confisquer d’avance la liberté de tous.</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="une-grande-bouteille-verte">Une grande bouteille verte</h2>
<p>Je viens d’Asie de l’Est, et chez moi, ma bière, c’était la Tsingtao. Un soir d’été, on peut marcher dans la rue avec une grande bouteille verte à la main, boire en marchant, regarder les gens passer, et personne n’y trouve rien à redire. À Qingdao, on vend même la bière en fût dans des sacs en plastique : on les porte à la main avec une paille plantée dedans, et ça fait partie du paysage de la ville.</p>
<p>En arrivant à Montréal, je suis vite tombé amoureux des bières de microbrasserie québécoises : sures, IPA, stouts, chaque microbrasserie avec son caractère, le genre d’endroit où l’on revient sans cesse. Mais quand j’ai voulu apporter quelques canettes au parc, ou en boire une en longeant l’eau un soir d’été pour regarder la ville illuminée, j’ai découvert qu’ici, c’est illégal. Le règlement P-1 de Montréal (article 3) ne permet de boire au parc qu’« à l’occasion d’un repas pris en plein air dans la partie d’un parc où la Ville a installé des tables de pique-nique ».</p>
<p>Cela m’a laissé perplexe. En 1898, le Canada a tenu un plébiscite national sur la prohibition. Toutes les autres provinces ont voté pour ; au Québec seulement, plus de 80 % des votants ont dit non. Comment l’endroit qui a rejeté la prohibition avec le plus de fermeté en est-il venu à exiger un sandwich avant qu’on puisse boire une canette de bière au parc ?</p>
<h2 id="interdire-le-tort-ou-interdire-la-liberté">Interdire le tort, ou interdire la liberté</h2>
<p>Ici, la loi peut s’écrire de deux façons. La première vise le tort déjà causé : le bruit tard le soir, les bagarres, les bouteilles lancées, uriner en public. Chacun de ces gestes est déjà couvert par sa propre règle. La seconde vise une liberté qui « pourrait causer du tort » et la supprime entièrement. L’interdiction de boire en public relève de la seconde : ce qu’elle punit, ce n’est pas d’avoir réveillé les voisins, c’est le simple fait de tenir une canette.</p>
<p>Dans <em>De la liberté</em>, John Stuart Mill trace une ligne (les citations de ce paragraphe sont traduites par nos soins) : l’État ne peut contraindre quelqu’un que pour une seule raison, « empêcher de nuire aux autres ». Il prend justement l’alcool comme exemple : « Personne ne devrait être puni du seul fait d’être ivre ; mais un soldat ou un policier devrait l’être s’il est ivre en service. » Quant à celui qui a déjà été condamné pour des violences commises sous l’effet de l’alcool, on pourrait selon lui le soumettre à « une restriction légale spéciale, qui ne vise que lui ». Mill ne nie pas le risque. Il exige seulement que la restriction tombe sur les situations et les personnes qui le créent réellement.</p>
<h2 id="la-sanction-après-coup-suffit-elle">La sanction après coup suffit-elle ?</h2>
<p>Les arguments de l’autre camp ne sont pas faibles. Certains torts sont irréparables : un éclat de verre blesse un enfant, une dispute arrosée peut finir au couteau, et une contravention après coup ne guérit personne. Sanctionner après coup est aussi difficile : la police ne peut pas être là chaque fois que quelqu’un fait du bruit, alors que « interdit de boire » est clair et facile à appliquer. Et les risques s’additionnent : une personne avec une canette, c’est anodin ; des centaines de personnes qui boivent jusque tard dans le même parc, ça peut dégénérer. Le soir de la levée du couvre-feu, en mai 2021, le parc Victoria, à Québec, s’est rempli. À la fin de la soirée, un homme avait été poignardé, une femme était blessée à la tête, et la police a évacué le parc.</p>
<p>Dire que toute restriction préventive est illégitime ne tient donc pas. La vraie question est de savoir quel risque justifie quel degré de prévention.</p>
<h2 id="graduer-le-risque">Graduer le risque</h2>
<p>Je préfère classer les risques en trois niveaux.</p>
<p>Premier niveau : un risque grave, irréversible, qui retombe sur des tiers et qui n’est pas improbable. Ici, l’interdiction préalable est légitime. L’alcool au volant en est l’exemple type : personne ne propose d’attendre qu’il y ait un mort pour sévir.</p>
<p>Deuxième niveau : un risque modéré et réversible, mais concentré à certains moments et à certains endroits. Le bon outil, ici, c’est une limite dans le temps et dans l’espace. Le Japon permet depuis longtemps de boire dans la rue. L’arrondissement de Shibuya, à Tokyo, n’interdisait d’abord l’alcool sur la voie publique autour de la gare qu’à l’Halloween et au Nouvel An ; ce n’est qu’en octobre 2024 qu’il a étendu l’interdiction à toute l’année, de 18 h à 5 h, sans aucune amende pour les contrevenants. Après l’incident du parc Victoria, la Ville de Québec s’est elle aussi contentée d’avancer de 23 h à 20 h l’heure limite pour boire dans ses parcs.</p>
<p>Troisième niveau : un risque mineur et réversible, assumé surtout par celui qui boit, ou qui est simplement « pas joli à voir ». Ici, on ne devrait punir que le dérangement réel. Une personne assise tranquillement sur un banc avec une canette de bière de microbrasserie relève clairement de ce niveau ; les règles actuelles la traitent pourtant comme si elle relevait du premier.</p>
<h2 id="qui-reçoit-la-contravention">Qui reçoit la contravention</h2>
<p>Une interdiction aussi large fait de presque tout le monde un contrevenant potentiel ; qui reçoit l’amende dépend alors du pouvoir discrétionnaire de ceux qui l’appliquent. Les pique-niqueurs qui boivent du rouge avec une baguette et du fromage sont rarement dérangés. L’équipe de Céline Bellot, de l’Université de Montréal, a analysé des années de constats d’infraction de la cour municipale : ceux remis aux personnes en situation d’itinérance portaient en grande partie sur des infractions mineures comme l’ivresse publique et le flânage. L’interdiction cache aussi un seuil de prix : ceux qui peuvent se payer une terrasse lèvent leur verre dehors ; ceux qui tiennent une bière du dépanneur, non.</p>
<p>Une autre approche existe, et elle a été mise à l’essai. En 2023, Toronto a lancé un projet pilote permettant de boire dans 27 parcs. L’évaluation a montré que les nuisances et les déchets que l’on craignait ne se sont pour la plupart pas concrétisés, et que les visites aux urgences liées à l’alcool n’ont pas augmenté. En 2024, le conseil municipal a rendu le programme permanent, avec au moins un parc par quartier électoral, tout en interdisant de boire à moins de deux mètres des aires de jeux et des pataugeoires. L’ouverture est la règle ; les restrictions visent des points de risque précis.</p>
<h2 id="retour-au-québec">Retour au Québec</h2>
<p>Le Québec a pris un autre chemin. En 1919, toutes les autres provinces avaient déjà adopté la prohibition totale, la plupart pendant la Première Guerre mondiale. La loi québécoise est entrée en vigueur en mai de la même année, mais un référendum tenu quelques semaines plus tôt en avait exclu la bière, le cidre et le vin : seuls les spiritueux étaient interdits. Environ neuf municipalités québécoises sur dix interdisaient encore la vente sur leur territoire ; la province n’en est pas moins devenue le seul endroit, au Canada comme aux États-Unis, à n’avoir jamais connu la prohibition totale. En 1921, elle a remplacé l’interdiction par l’encadrement, en confiant le commerce de l’alcool à une commission d’État. Cette génération reconnaissait les méfaits de l’abus d’alcool, mais n’a pas pour autant confisqué le verre de tout le monde.</p>
<p>Je ne demande pas à la loi d’être indulgente envers les ivrognes. Si je crie dans un parc ou que je casse une bouteille, qu’on me donne une contravention selon les règles. Je souhaite seulement, avant d’en arriver là, pouvoir m’asseoir tranquillement au bord de l’eau, ouvrir une canette de bière de microbrasserie québécoise et, comme je le faisais chez moi avec ma grande bouteille verte, regarder un moment la ville la nuit.</p>
<p>La loi devrait punir l’incivilité, et non confisquer d’avance la liberté de tous.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><a href="https://www.narcity.com/fr/montreal/amendes-parcs-montreal-2023">8 amendes que tu peux recevoir dans les parcs à Montréal et ça va jusqu’à 2 250 $</a> — Narcity Québec, 26 juillet 2023</li>
<li><a href="https://www.narcity.com/fr/consommation-dalcool-dans-les-parcs-13-villes-o-cest-interdit-2653239163">13 villes au Québec où il est toujours interdit de boire de l’alcool dans les parcs</a> (dont la clause des tables de pique-nique du règlement P-1 de Montréal) — Narcity Québec, 4 juin 2021</li>
<li><a href="https://montreal.ca/reglements-municipaux/recherche/60d7ca23fd65315c1259b2d9">Règlement concernant la paix et l’ordre sur le domaine public (R.R.V.M., c. P-1)</a> (article 3 ; codification administrative de l’arrondissement de Ville-Marie) — Ville de Montréal</li>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Pl%C3%A9biscite_canadien_sur_la_prohibition_de_l%27alcool">Plébiscite canadien sur la prohibition de l’alcool</a> — Wikipédia</li>
<li><a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Prohibition_in_Canada">Prohibition in Canada</a> (années de prohibition dans chaque province ; pas d’article équivalent en français) — Wikipédia en anglais</li>
<li><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_qu%C3%A9b%C3%A9cois_sur_la_prohibition_de_l%27alcool">Référendum québécois sur la prohibition de l’alcool</a> (dont les interdictions locales dans 90 % des municipalités et la Commission des liqueurs de 1921) — Wikipédia</li>
<li><a href="https://www.histoiresdecheznous.ca/v2/passe-obscur-riviere-bleue_hidden-past/histoire/temperance-et-prohibition/">Tempérance et prohibition</a> — Corporation du Patrimoine de Rivière-Bleue / Musées numériques Canada, 2020</li>
<li><a href="https://www.cjme.com/?p=744034">Quebec police kept busy on first night without COVID-19 curfew in Quebec</a> (incident du parc Victoria) — La Presse canadienne / 980 CJME, 29 mai 2021</li>
<li><a href="https://www.narcity.com/fr/quebec/lalcool-dans-les-parcs--qubec-maintenant-interdit-le-soir">L’alcool dans les parcs est maintenant interdit le soir à Québec</a> — Narcity Québec, 31 mai 2021</li>
<li><a href="https://www.nippon.com/fr/in-depth/d01062/">Interdiction de boire dans les rues de Shibuya : comment réagissent les touristes étrangers ?</a> — Nippon.com, 31 octobre 2024</li>
<li><a href="https://www.toronto.ca/city-government/planning-development/construction-new-facilities/parks-facility-plans-strategies/alcohol-in-parks-program/">Alcohol in Parks Program</a> (programme torontois d’alcool dans les parcs) — Ville de Toronto</li>
<li><a href="https://www.toronto.ca/legdocs/mmis/2024/ec/bgrd/backgroundfile-244246.pdf">Alcohol in Parks Pilot: Evaluation Findings</a> (rapport d’évaluation du projet pilote) — Ville de Toronto, mars 2024</li>
<li><a href="https://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/COMMISSIONS_PERM_V2_FR/MEDIA/DOCUMENTS/MEMOIRE_RAPSIM_20080424.PDF">La judiciarisation de l’itinérance : un enjeu majeur à Montréal</a> (mémoire présenté à une commission permanente du conseil municipal, études de constats d’infraction de 1994 à 2006) — Céline Bellot, 24 avril 2008</li>
</ul>
<p>Références : John Stuart Mill, <em>De la liberté</em> (1859), chapitre I (principe de non-nuisance) et chapitres IV et V.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>La coquille vide</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/the-empty-shell/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/the-empty-shell/</guid><description>L’honnêteté consiste à ne pas tromper ; le cœur, c’est s’engager tout entier.</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="niu-lai">Niu Lai</h2>
<p>À l’été 2026, un film d’animation chinois intitulé <em>Niu Lai</em> (牛来, du nom de son petit veau) est sorti en salle. Aucune promotion, aucune bande-annonce : en dix jours, il a rapporté un peu plus de 7 700 yuans, pour moins de 300 spectateurs dans tout le pays.</p>
<p>Il est d’une maladresse stupéfiante. Des modèles 3D rigides, des gestes mécaniques, et en ouverture une alouette qui tourne cinq minutes dans le ciel. Le réalisateur, Xin Yumeng, a 34 ans ; formé en architecture de paysage, il n’avait jamais appris l’animation, et le logiciel qu’il a utilisé sert d’ordinaire à dessiner des plans de jardins.</p>
<p>Le film a été fait presque entièrement par deux personnes : lui et sa mère, Sun Lifang. Pendant cinq ans, le fils a modélisé, animé, monté et doublé ; la mère a écrit le scénario, prêté sa voix à tous les personnages féminins et appris seule la composition pour écrire toute la musique du film et la chanson du générique. La société de production était à l’origine une entreprise de rénovation. Le distributeur, un ami, lui a conseillé de ne pas sortir le film en salle ; il a répondu qu’il avait eu trop de mal à le terminer.</p>
<p>L’histoire est simple. Un veau nouveau-né n’arrive pas à se tenir debout ; épuisé, il s’endort et rêve. Dans son rêve, les loups attaquent, et sa mère se sacrifie pour les éloigner du troupeau ; devenu grand, le veau donne à son tour sa vie pour les siens. Puis il se réveille, se lève et marche, pas à pas, vers le troupeau.</p>
<p>Au début, ses parents le croyaient fou. Puis ils lui ont dit ce que tant de parents chinois disent à leurs enfants : fais ce que tu peux.</p>
<p>C’est en écoutant la chanson du générique que j’ai pensé à la Valse n° 2 de Chostakovitch. Écrite et chantée par la mère, elle a les accents d’une mélodie populaire russe ; beaucoup de Chinois de sa génération ont grandi avec les chansons soviétiques. La valse est une musique de bal, brillante et tournoyante, mais sous la mélodie quelque chose pèse, comme un regard triste derrière un sourire. La chanson est ainsi.</p>
<p>Le film est raté d’un bout à l’autre. Mais qu’une mère ait accompagné son fils pendant cinq ans au bout d’un rêve dont tout le monde se moquait, cela est vrai. Dans le film, la mère meurt pour le troupeau ; hors du film, elle écrit des chansons pour son fils. Les deux sont vrais.</p>
<p>C’est de cela que je veux parler. Faute de mieux, je l’appellerai le cœur.</p>
<h2 id="ce-que-jappelle-le-cœur">Ce que j’appelle le cœur</h2>
<p>Le cœur, ce n’est pas l’honnêteté. On peut ne jamais mentir et ne tenir à rien. L’honnêteté consiste à ne pas tromper ; le cœur, c’est s’engager tout entier.</p>
<p>L’amour d’une mère pour son enfant en est la forme la plus pure. Il n’a pas de public : quand personne ne regarde, elle aime tout autant. Il n’attend rien en retour : elle n’aime pas son enfant parce qu’il lui rendra un jour ce qu’elle a donné. Il n’a pas besoin de raison : demandez à une mère pourquoi elle aime son enfant, elle ne saura pas répondre, et elle n’a pas à le faire. Le cœur se tourne toujours vers quelque chose qui n’a plus besoin d’être justifié.</p>
<p>Dans l’histoire humaine, c’est la religion qui a offert ce quelque chose : un absolu, plus grand et plus vrai que soi, auquel on peut se donner entier. C’est pourquoi, parmi ceux qui ont pris les armes au nom de Dieu, des croisés aux Taiping, beaucoup étaient sincères. Ils ne cherchaient pas seulement du pain ; ils voulaient un monde vrai.</p>
<p>On objectera que le fanatique, lui aussi, est sincère. C’est faux. Celui qui a du cœur est honnête envers lui-même : il doute, il souffre, il se demande la nuit s’il s’est trompé. Le fanatique ne doute plus ; il a confié sa pensée à un slogan et ne se regarde plus en face. Le fanatisme n’est pas un excès de cœur, c’est une autre forme de fausseté.</p>
<h2 id="une-morale-sans-racines">Une morale sans racines</h2>
<p>Notre société ne manque pas de vocabulaire moral. Égalité, inclusion, diversité, progrès, droits : jamais il n’y en a eu autant. Mais il n’y a rien dessous.</p>
<p>Au début d’<em>Après la vertu</em>, Alasdair MacIntyre imagine une catastrophe qui aurait détruit les sciences : les survivants n’en retrouvent que des fragments de formules et de termes, qu’ils continuent de réciter sans savoir à quel ensemble ils appartenaient. Notre langage moral, dit-il, en est là. Nous disons encore « bien », « devoir », « dignité », mais le monde qui donnait sens à ces mots, celui qui disait pourquoi l’on vit et ce qu’un être humain doit devenir, a disparu.</p>
<p>Le philosophe américain Elton Trueblood appelait cela une « civilisation des fleurs coupées » : dans le vase, la fleur tient encore un moment, mais elle n’a plus de racines. Tom Holland, dans <em>Dominion</em>, le dit plus franchement : le meilleur de nos valeurs laïques a poussé sur le christianisme, avant qu’on en coupe la racine.</p>
<p>Les mots restent, les racines sont parties, et il ne reste que deux choses : la posture et la transaction. Dire ce qu’il faut rapporte sécurité et reconnaissance ; tout se négocie, rien n’échappe à l’échange. On suit cette morale non par conviction, mais par peur d’être exclu.</p>
<p>Dans <em>Le Pouvoir des sans-pouvoir</em>, Václav Havel a décrit un marchand de légumes qui accroche dans sa vitrine « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Il ne se demande jamais ce que dit ce slogan, et les passants ne le lisent même pas. L’affiche n’est qu’un gage de loyauté : peu importe qu’on y croie, il suffit de s’y conformer, et tout le monde l’affiche. Le système entier tenait sur ce mensonge partagé. Aujourd’hui, personne ne nous oblige à afficher quoi que ce soit : nous le faisons nous-mêmes. Le slogan a changé, la vitrine est la même.</p>
<p>Plus fondamentalement, dans la morale progressiste laïque, tout doit être justifié et tout peut être renversé : ce qui est juste aujourd’hui ne le sera plus demain. Elle appelle cela l’ouverture. En réalité, cela veut dire que rien, dans cette morale, ne mérite d’être aimé sans condition. Une mère n’a pas à justifier son amour ; une morale où tout exige une justification ne peut pas être aimée ainsi, et ne peut donc pas donner de cœur.</p>
<h2 id="luniversel-et-le-particulier">L’universel et le particulier</h2>
<p>Quelle communauté peut porter le cœur ? Mon critère : <strong>elle repose sur une conviction universelle, à laquelle n’importe qui peut adhérer pleinement, pourvu qu’il y croie vraiment.</strong></p>
<p>La République dit : tu es citoyen. Elle ne demande pas qui sont tes ancêtres ni où tu es né ; elle demande si tu fais tiens ses principes. Rousseau a consacré un chapitre du <em>Contrat social</em> à la « religion civile », et la France lui a bâti un temple : au fronton du Panthéon, « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Pour Renan, la nation est « un plébiscite de tous les jours » : elle tient à une adhésion sans cesse renouvelée, non au sang.</p>
<p>Les États-Unis sont l’autre exemple. Chesterton disait de l’Amérique qu’elle est la seule nation fondée sur un credo, une nation qui a l’âme d’une Église. « Tous les hommes sont créés égaux » est un article de foi : qui y croit est Américain. L’exceptionnalisme américain, au fond, c’est cela : une nation qui se croit chargée d’une mission pour l’humanité entière.</p>
<p>Ces deux traditions sont laïques, mais elles ont gardé l’ossature du religieux : une conviction absolue, un appel adressé à tous, quelque chose pour quoi l’on peut mourir. C’est pourquoi elles peuvent demander le cœur.</p>
<p>À l’opposé se trouve l’identité particulière : la langue, l’origine, la mémoire, le « nous ». Une identité particulière ne demande pas de croire, seulement d’appartenir. Or l’appartenance n’exige pas le cœur : elle s’hérite.</p>
<p>On accuse l’universel d’arrogance et de fanatisme, de faire la guerre au nom du genre humain. Mais une conviction, si dangereuse soit-elle, reste une conviction ; une coquille, si inoffensive soit-elle, reste une coquille. Le mal le plus profond, c’est la seconde.</p>
<h2 id="le-québec-le-contenant-sans-le-contenu">Le Québec : le contenant sans le contenu</h2>
<p>Je vis au Québec. Selon ce critère, c’est l’exemple le plus net de coquille vide que je connaisse.</p>
<p>Il n’a pas toujours été vide. Avant la Révolution tranquille, le Québec était la société la plus catholique d’Amérique du Nord ; la langue et la foi allaient ensemble, et l’on disait que la langue était gardienne de la foi. La formule est d’Henri Bourassa : le chef nationaliste en avait défendu l’idée en 1910, dans son discours de Notre-Dame, à Montréal, avant d’en faire en 1918 le titre d’une conférence. On défendait le français parce qu’il portait une foi, une manière entière de comprendre pourquoi l’on vit.</p>
<p>Or « catholique » veut dire universel. Le Québec d’avant 1960 était un peuple particulier au sein d’une Église universelle : sa langue et son histoire en faisaient la part particulière, la foi en faisait la part universelle.</p>
<p>La Révolution tranquille a jeté la part universelle et gardé la part particulière. Les églises se sont vidées, puis sont devenues des condos, des bibliothèques, des salles de spectacle. La langue est restée, défendue plus âprement que jamais. Mais de contenant, elle est devenue une fin en soi : on garde le vase avec acharnement, et ce qu’il contenait a été versé depuis longtemps.</p>
<p>Fernand Dumont a passé sa vie à demander ce qui, une fois la foi commune retirée, pourrait encore fonder un « nous ». Le Québec n’a toujours pas répondu.</p>
<p>Le Québec dira : nous avons la laïcité. En 2019, la loi 21 a inscrit la laïcité de l’État dans la loi. Mais cette loi ne dit que ce que nous refusons : les signes religieux chez certains agents de l’État, le retour de l’ancienne Église. Ce qui se fonde sur un refus est une défense, pas une conviction. La laïcité dit ce que le Québec n’est pas ; elle ne dit pas ce qu’il est.</p>
<p>Le Québec dira encore : nous avons le nationalisme civique ; le français est une porte ouverte à tous, et quiconque l’apprend et participe à la vie commune devient Québécois. Mais une porte vaut par ce qui se trouve derrière. Quand la République dit « tu es citoyen », il y a derrière toute une conception de l’être humain. Quand le Québec dit « tu parles français », qu’y a-t-il derrière ? Le français.</p>
<p>Les intellectuels québécois reprochent depuis longtemps au multiculturalisme canadien d’être un relativisme creux, qui accueille tout et n’est donc rien. Cette phrase, mot pour mot, peut leur être retournée.</p>
<h2 id="le-canada-postnational-et-ailleurs">Le Canada postnational, et ailleurs</h2>
<p>Si le Québec est une coquille, le multiculturalisme canadien est plus creux encore. Le Québec défend au moins une chose avec acharnement ; le Canada a renoncé même à cela, et fait de ce renoncement une vertu.</p>
<p>En 2015, Justin Trudeau déclarait au <em>New York Times Magazine</em> que le Canada n’a ni identité fondamentale ni courant dominant, que les Canadiens partagent plutôt des valeurs comme l’ouverture, le respect et la compassion, et que le pays serait ainsi le premier État postnational. Il le disait avec fierté. Ouverture, respect, compassion : ces mots ne sont pas faux, ils sont vides. Ils ne demandent à personne de se donner. Une communauté qui accueille tout finit par ne rien exiger, et donc par n’être rien.</p>
<p>Le conservatisme canadien s’est longtemps défini, lui aussi, par le fait de ne pas être américain. En 1965, dans <em>Lament for a Nation</em>, George Grant pleurait déjà l’effondrement de cette tradition. Un pays fondé sur ce qu’il n’est pas n’a, comme la laïcité québécoise, qu’une défense et aucun appel.</p>
<p>Quand rien n’est cru en commun, il ne reste que les intérêts. La fédération devient un marchandage entre Ottawa et les provinces ; l’Ouest devient une réserve de ressources à exploiter. L’immigration, qui devrait être une invitation à entrer dans une vie commune, est devenue au Canada un moyen de fournir de la main-d’œuvre : pour faire baisser le coût du travail, les élites ouvrent la porte au monde entier.</p>
<p>Les chiffres sont là. Au recensement de 2021, le Canada comptait moins d’un million de résidents non permanents (travailleurs temporaires, étudiants étrangers, demandeurs d’asile, etc.), soit 2,5 % de la population ; à l’automne 2024, Statistique Canada en estimait plus de trois millions, soit plus de 7 % de la population. Dans le volet des postes à bas salaire du Programme des travailleurs étrangers temporaires, Ottawa a approuvé environ 28 000 postes en 2019 et environ 84 000 en 2023 : le triple, avec en tête les cuisiniers et les caissiers. Le ministre de l’Immigration Marc Miller l’a reconnu lui-même : les employeurs canadiens sont devenus « accros » aux travailleurs étrangers temporaires. En octobre 2024, Justin Trudeau a admis ne pas avoir trouvé le bon équilibre ; il a ramené la cible de résidents permanents pour 2025 de 500 000 à 395 000 et s’est fixé pour objectif de réduire les résidents temporaires à 5 % de la population.</p>
<p>Quand un pays accueille quelqu’un, l’invite-t-il à devenir quelque chose, ou a-t-il seulement besoin qu’il fasse quelque chose ? La réponse du Canada est la seconde.</p>
<p>Les États-Unis et la France ont eu quelque chose, mais ils sont en train de le perdre. L’Amérique de l’ère Trump recule d’un credo où l’on entre en y croyant vers une identité d’origine et de sang : elle prend le chemin du Québec. La France aussi : quand l’idéal républicain se réduit à des règles administratives de laïcité, la coquille n’est pas loin.</p>
<h2 id="le-rire">Le rire</h2>
<p>Ce qui est arrivé à <em>Niu Lai</em> après sa sortie en dit plus long que le film lui-même.</p>
<p>Il a connu un succès foudroyant, jusqu’à dépasser 63 millions de yuans à la mi-septembre, mais comme une blague. Les spectateurs n’allaient pas le voir : ils allaient s’y montrer, crier « Maman ! » avec le petit veau, tout filmer au téléphone. Le titre a été lu comme « le marché haussier arrive », et des boursicoteurs ont acheté des billets pour s’attirer la chance. Des marques de thé aux perles, de lait et de sauces ont tourné à la hâte des pubs volontairement bâclées à son image. Les rumeurs se sont enchaînées : blanchiment d’argent, fraude aux subventions ; on a fabriqué par IA de fausses entrevues et de faux extraits. À l’étranger, une copie piratée a été projetée devant un public payant à San Francisco. Quelqu’un a même lancé une cryptomonnaie à son nom.</p>
<p>Cinq ans de cœur d’une mère et de son fils sont devenus, entre les mains de ce monde, trois choses : un mème, des clics, un commerce.</p>
<p>La plupart de ceux qui riaient n’étaient pas méchants. C’est justement le problème. Une société vide ne sait accueillir le cœur que par l’ironie. Elle ne sait pas où le mettre, alors elle rit ; et quand elle a fini de rire, elle le vend. L’ironie est la langue maternelle de la coquille vide.</p>
<p>Certains, bien sûr, ont été touchés, et ont dit que c’était le film le plus sincère de l’année. Mais il fallait souvent rire d’abord pour pouvoir le dire. Aujourd’hui, avouer qu’on a été ému par quelque chose de sincère exige de prouver d’abord qu’on le trouve ridicule ; sinon, on passe pour naïf.</p>
<h2 id="ce-qui-reste">Ce qui reste</h2>
<p>Chostakovitch a vécu presque toute sa vie sous un régime qui exigeait de lui une représentation. En 1936, un éditorial de la <em>Pravda</em> qualifiait son opéra de « chaos au lieu de musique » ; en 1948, il était de nouveau condamné publiquement. Il a fait son autocritique, multiplié les déclarations, lu des discours écrits par d’autres. Il a dit tout ce qu’il fallait dire.</p>
<p>Mais sa musique n’a pas menti. La Valse n° 2, en surface, est un bal léger ; dessous, une tristesse qui ne se dit pas. Il a caché son cœur là où le régime ne savait pas le trouver, ou faisait semblant de ne pas savoir.</p>
<p>Le cœur ne change pas les régimes. Chostakovitch n’a pas changé l’Union soviétique, et <em>Niu Lai</em> ne changera personne. Mais les régimes passent, les slogans changent, les mots justes se démodent, une blague chasse l’autre. Une mélodie qui cache sa tristesse sous l’éclat, une chanson écrite par une mère pour son fils : cela demeure.</p>
<p>À la fin de <em>Niu Lai</em>, le petit veau se réveille de son rêve, se lève et marche seul vers le troupeau.</p>
<p>Voilà ce que nous pouvons faire : dans une coquille vide, commencer par ne pas en être une.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><em>Niu Lai</em>, recettes et production : <a href="https://www.bjnews.com.cn/detail/1789559272129673.html">Beijing News (recettes au 15 septembre)</a>, <a href="https://news.10jqka.com.cn/20260814/c678962891.shtml">Caiwen (recettes des dix premiers jours)</a>, <a href="https://global.hk01.com/%E7%94%B5%E5%BD%B1/60381934/%E7%89%9B%E6%9D%A5-%E5%AF%BC%E6%BC%94%E6%8F%AD%E8%AF%9E%E7%94%9F%E8%BF%87%E7%A8%8B-%E4%BA%8C%E6%89%8B%E7%94%B5%E8%84%91%E5%81%9A%E5%88%B0%E7%83%A7%E6%9C%BA-%E4%B8%8E%E9%9B%B6%E7%BB%8F%E9%AA%8C%E6%AF%8D%E4%BA%B2%E5%8C%85%E5%8A%9E%E5%85%A8%E7%89%87">HK01, d’après Lianhe Zaobao (le film fait par la mère et le fils)</a>, <a href="https://www.huxiu.com/article/4885961.html">Huxiu (la chanson du générique, les coulisses et les faux fabriqués par IA)</a></li>
<li>Après le succès viral de <em>Niu Lai</em> : <a href="https://www.huxiu.com/article/4885402.html">Huxiu, d’après Zhengmian Lianjie (cris et tournages dans les salles, rumeurs de blanchiment et de fraude aux subventions)</a>, <a href="https://panews.io/articles/01a00ee8-2042-76dc-b57f-3be4dd275557">PANews (le jeu de mots sur le « marché haussier », les boursicoteurs et la cryptomonnaie homonyme)</a>, <a href="https://socialbeta.com/campaign/28262">SocialBeta (les pubs de marques imitant le film)</a>, <a href="https://www.sfchronicle.com/entertainment/movies-tv/article/niu-lai-box-office-hit-22395615.php">San Francisco Chronicle (les projections d’une copie piratée)</a></li>
<li>Justin Trudeau et l’« État postnational » (2015) : <a href="https://journals.uclpress.co.uk/ljcs/article/id/2347">Biscahie, London Journal of Canadian Studies</a></li>
<li>Résidents non permanents : <a href="https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/250924/dq250924a-fra.htm">Statistique Canada, Le Quotidien, 24 septembre 2025</a> ; chiffres du recensement de 2021 cités par <a href="https://immigration.ca/?p=122309">immigration.ca</a></li>
<li>Postes à bas salaire du PTET : <a href="https://www.theglobeandmail.com/politics/article-federal-government-planning-sharp-cut-to-low-wage-stream-of-temporary/">The Globe and Mail</a> ; Marc Miller et les employeurs « accros » : <a href="https://theglobeandmail.com/business/article-temporary-foreign-workers-employment">The Globe and Mail</a></li>
<li>Cibles d’immigration d’octobre 2024 : <a href="https://nationalnewswatch.com/2024/10/24/trudeau-to-announce-massive-drop-in-immigration-targets-official">La Presse canadienne, via National Newswatch</a></li>
</ul>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>L’État papetier</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/the-stationer-state/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/the-stationer-state/</guid><description>Fournitures scolaires, gestion de l’offre et la facture que les quartiers centraux ne voient pas</description><content:encoded><![CDATA[<h2 id="cent-vingt-sept-dollars">Cent vingt-sept dollars</h2>
<p>Chaque mois de juillet, Retraite Québec verse aux parents un supplément pour l’achat de fournitures scolaires : 127 $ par enfant de 4 à 16 ans pour 2026-2027, sans condition de revenu (<a href="https://www.narcity.com/fr/supplement-achat-fournitures-scolaires-allocation-famille-juillet-2026-prestations">Narcity, juillet 2026</a>). Les parents en font ce qu’ils veulent : un sac à dos neuf, les crayons que l’enfant préfère, ou des cahiers bon marché et le reste pour l’épicerie.</p>
<p>Le 26 août 2026, Québec solidaire a proposé de remplacer ce chèque. Le Centre d’acquisitions gouvernementales achèterait les fournitures en gros, puis l’État les distribuerait à tous les parents, quel que soit leur revenu. Ruba Ghazal estimait l’économie à 60 $ par enfant, en plus du temps gagné à la rentrée (<a href="https://www.noovo.info/nouvelles/politique/elections-quebec/article/qs-propose-des-fournitures-scolaires-par-achats-groupes-puis-redistribues/">Noovo, août 2026</a>).</p>
<p>Elle admettait que la mesure aiderait aussi des familles aisées qui n’en ont pas besoin, mais tenait à éviter toute stigmatisation à l’école. L’argument est révélateur : pour que personne ne se distingue, tout le monde recevra la même boîte.</p>
<p>Deux ans plus tôt, en août 2024, le même parti réclamait l’inverse : doubler le chèque, de 121 $ à 242 $, pour un coût de 140 millions. Ruba Ghazal expliquait alors qu’un sac à dos rempli n’est pas un luxe (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/qs-demande-a-la-caq-daugmenter-le-supplement-pour-les-fournitures-scolaires.html">Noovo, août 2024</a>). En deux ans, l’argent remis aux parents est passé du statut de nécessité à celui de problème à corriger.</p>
<p>Ce revirement n’est pas un détail de campagne. Il trahit une conviction : l’État sait mieux que les parents ce qui doit se trouver dans le sac de leurs enfants. La même conviction soutient la gestion de l’offre, la peur de la faillite et l’aveuglement des quartiers qui votent pour elle sur ce que leur confort coûte aux autres.</p>
<h2 id="le-crayon-détat">Le crayon d’État</h2>
<p>Un chèque vaut toujours au moins autant qu’un colis du même montant. C’est l’un des résultats les plus simples de l’économie : avec 127 $, le parent peut acheter exactement ce que l’État aurait acheté, ou mieux, selon ce qu’il sait de son enfant. Avec un colis, il reçoit ce qu’un fonctionnaire a prévu pour un enfant moyen qui n’existe pas.</p>
<p>Or les listes de fournitures ne sont pas les mêmes d’une école à l’autre, ni d’une classe à l’autre. Beaucoup demandent de réutiliser le matériel en bon état de l’année précédente. Un acheteur central doit donc choisir : uniformiser les listes, et retirer ce choix aux enseignants, ou gérer des milliers de listes différentes, et perdre l’avantage du volume. Dans les deux cas, une partie des cahiers finira au fond d’un placard.</p>
<p>Il faut ensuite stocker, transporter et distribuer tout cela. En 2024, Québec solidaire comptait lui-même 1,65 million d’enfants visés par le supplément. Au montant actuel, c’est environ 210 millions de dollars par année qui passeraient par un seul guichet, au lieu d’être dépensés dans des centaines de papeteries, de pharmacies et de magasins à un dollar qui se font concurrence chaque mois d’août.</p>
<p>Ce guichet a déjà un dossier. En novembre 2024, la vérificatrice générale constatait que bien des achats groupés planifiés par le Centre d’acquisitions gouvernementales n’avaient jamais abouti ; pris par les délais, il signait des contrats sans appel d’offres pour que les services ne s’arrêtent pas. Quant aux 407,9 millions d’économies qu’il s’attribue, elle jugeait sa méthode de calcul « parfois discutable » (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/le-cout-du-reseau-express-metropolitain-grimpe-a-9-4-milliards-.html">Noovo, novembre 2024</a>).</p>
<p>C’est à cet organisme que l’on confierait la rentrée scolaire de tout le Québec, avec une échéance fixe et aucune marge d’erreur. Un retard ne veut plus dire un contrat reconduit ; il veut dire des enfants sans cahiers le premier jour d’école. On devine quel genre de contrat on signe dans ces conditions.</p>
<p>Je n’accuse personne de corruption. Je constate une structure. Quand un seul acheteur attribue chaque année des centaines de millions, l’intérêt des fournisseurs ne se joue plus auprès des parents, mais auprès de quelques décideurs. Le Québec connaît ce film : la commission Charbonneau a documenté la collusion dans les contrats publics de construction, et le rapport Gallant a conclu, en décembre 2025, que la direction de la SAAQ avait caché pendant des années l’explosion des coûts de SAAQclic, désormais estimés à au moins 1,1 milliard de dollars (<a href="https://www.noovo.info/nouvelles/politique/article/fiasco-saaqclic-denis-gallant-presente-son-rapport-final/">Noovo, décembre 2025</a>).</p>
<p>Le marché n’est pas vertueux. Il est simplement plus difficile à corrompre, parce que le pouvoir d’achat y est dispersé entre des millions de mains. Centraliser l’achat, c’est créer une cible.</p>
<h2 id="la-vertu-payée-à-lépicerie">La vertu payée à l’épicerie</h2>
<p>Dans un séminaire universitaire, la gestion de l’offre a tout pour plaire. Elle protège la ferme familiale contre les géants américains, stabilise les prix, garde les rangs vivants. On en sort convaincu d’avoir défendu les faibles. La question qu’on y pose rarement est pourtant la plus simple : qui paie?</p>
<p>Le mécanisme est connu. Des quotas limitent la production de lait, d’œufs et de volaille ; des tarifs prohibitifs bloquent les importations au-delà de petits contingents. Le prix canadien reste donc au-dessus du prix du marché. La différence ne disparaît pas : elle est payée à la caisse.</p>
<p>Le premier payeur est le consommateur, et d’abord le plus pauvre. En juin 2026, l’Institut économique de Montréal, un institut favorable au marché, chiffrait ce coût à 224 $ par personne et par année : 1,25 % du revenu des ménages les plus pauvres, contre 0,33 % pour les plus riches. Il s’appuie sur une étude parue en 2015 dans <em>Canadian Public Policy</em> : plus le revenu est faible, plus cette dépense occupe une grande part du budget familial. Selon ses calculs, la politique maintient 41 279 ménages canadiens sous le seuil de faible revenu (<a href="https://www.iedm.org/supply-management-is-impoverishing-canadians/">IEDM, 2026</a>).</p>
<p>Le deuxième payeur est le jeune agriculteur. Au Québec, le droit de produire un kilogramme de matière grasse par jour est plafonné à 24 000 $ depuis 2015 (<a href="https://monteregie.upa.qc.ca/fileadmin/monteregie/Document_en_ligne/2025/Tournee_2025_Politique_de_quota.pdf">UPA Montérégie</a>). Un quota de 100 kg coûte donc 2,4 millions de dollars avant même d’acheter une vache. La gestion de l’offre ne protège pas « les agriculteurs » ; elle protège ceux qui sont déjà dedans, contre ceux qui voudraient y entrer.</p>
<p>Le troisième payeur est le reste de l’économie. En juin 2025, le Parlement a adopté le projet de loi C-202, déposé par le Bloc québécois, qui interdit toute concession commerciale sur ces tarifs (<a href="https://www.parl.ca/documentviewer/en/45-1/bill/C-202/royal-assent?col=2">Parlement du Canada</a>). Au moment même où le Canada renégocie avec les États-Unis, l’Institut C.D. Howe a observé que la loi lie les mains des négociateurs (<a href="https://cdhowe.org/publication/new-supply-management-law-ties-the-hands-of-our-trade-negotiators/">C.D. Howe, juillet 2025</a>). L’aluminium, le bois, l’automobile négocient désormais avec un bras attaché.</p>
<p>Ce n’est pas de la solidarité. C’est une rente privée garantie par l’État, financée en partie par la mère seule qui achète du lait. Le séminaire voit l’agriculteur qu’il protège ; il ne voit pas celle qui paie à la caisse.</p>
<h2 id="un-monde-sans-faillite">Un monde sans faillite</h2>
<p>Derrière la boîte de crayons, il y a une vision du monde où rien n’échoue. Aucune papeterie ne ferme, aucune ferme ne disparaît, aucun investissement public ne se perd, aucune récession n’interrompt les promesses. C’est un monde confortable. Ce n’est pas le nôtre.</p>
<p>Dans une économie de marché, l’échec est une information. La papeterie qui vend des crayons qui cassent perd ses clients au profit de celle d’en face, et l’argent va là où il est mieux employé. Joseph Schumpeter appelait cela la destruction créatrice : la disparition de ceux qui servent mal est le prix de l’apparition de ceux qui servent mieux.</p>
<p>Un fournisseur unique choisi par appel d’offres n’a pas ce problème. Ses crayons peuvent casser ; il garde le contrat jusqu’au prochain appel d’offres, et l’enfant garde ses crayons cassés. Le parent mécontent n’a plus de magasin d’en face. Il a un formulaire de plainte.</p>
<p>L’investissement obéit à la même loi. Un capital-risqueur sait que la plupart de ses paris échoueront et qu’un seul succès paiera pour les autres. L’État, lui, ne peut pas avouer qu’il parie. Chaque projet est présenté comme un succès assuré, jusqu’au jour où la faillite arrive quand même, et où personne n’en est responsable. Nier l’échec ne l’empêche pas ; cela l’empêche seulement d’enseigner quoi que ce soit.</p>
<p>Il y a aussi les cycles. Les promesses universelles se font en période de croissance et se paient en période de récession. À l’automne 2025, Québec prévoyait déjà un déficit de 12,4 milliards de dollars pour 2025-2026, soit 1,9 % du PIB (<a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/?p=35138">CFFP, décembre 2025</a>). C’est dans ce contexte que la campagne a défilé ses nouveaux programmes universels. Une famille qui raisonnerait ainsi serait jugée imprudente ; un parti qui le fait se dit généreux.</p>
<p>Enfin, tout a un coût. Ce n’est pas une idéologie, c’est de l’arithmétique. Chaque cahier distribué gratuitement a été fabriqué, transporté, entreposé et payé par quelqu’un. Refuser cette arithmétique n’est pas de la compassion. C’est le luxe de ceux qui ne voient jamais la facture arriver chez eux.</p>
<h2 id="la-facture-que-les-quartiers-centraux-ne-voient-pas">La facture que les quartiers centraux ne voient pas</h2>
<p>Le 5 octobre, Québec solidaire a remporté neuf circonscriptions, surtout à Montréal. Ses idées y semblent aller de soi, parce qu’on y vit entouré de services dont on ne voit jamais le payeur. On s’y déplace à pied, à vélo, en métro ; le métro y paraît aussi naturel que l’eau du robinet.</p>
<p>Il ne l’est pas. Le transport collectif métropolitain est financé par les usagers, par les municipalités, et par les automobilistes de toute la région, à travers les taxes sur l’essence et sur l’immatriculation. Depuis le 1er janvier 2025, chaque propriétaire d’un véhicule de promenade dans la Communauté métropolitaine de Montréal paie 150 $ de taxe d’immatriculation au lieu de 59 $, pour combler 361 millions d’un déficit de 561 millions (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/hausse-de-la-taxe-de-limmatriculation-a-150-a-montreal.html">Noovo, mai 2024</a>).</p>
<p>Celui qui paie cette taxe, c’est souvent l’habitant d’un arrondissement périphérique, de Laval ou de la Rive-Sud, qui prend sa voiture parce qu’aucun métro ne passe près de chez lui. Il finance la ligne qu’emprunte, au centre, quelqu’un qui n’a pas de voiture. Le chef de l’opposition à l’hôtel de ville, Aref Salem, d’Ensemble Montréal, le disait alors : « Cette hausse draconienne punit des automobilistes qui n’ont d’autre choix en termes de transport collectif » (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/hausse-de-la-taxe-de-limmatriculation-a-150-a-montreal.html">Noovo, mai 2024</a>).</p>
<p>La réponse de Québec solidaire à cette hausse est instructive. Son député Alexandre Leduc l’a baptisée « taxe Guilbault », du nom de la ministre des Transports, et réclamait plutôt que Québec paie davantage (<a href="https://www.noovo.info/nouvelle/hausse-de-la-taxe-sur-limmatriculation-guilbault-blame-la-cmm.html">Noovo, mai 2024</a>). Autrement dit : pas l’automobiliste de Laval, mais le contribuable de tout le Québec. Dans le même article, la ministre Geneviève Guilbault disait : « L’ensemble des régions du Québec ne peut pas éponger systématiquement des déficits d’un demi-milliard de dollars pour du transport collectif dans le Grand Montréal. »</p>
<p>Les arts suivent la même logique. Depuis le budget de mars 2025, les programmes du Conseil des arts et des lettres du Québec disposent de 200 millions de dollars par année pendant trois ans ; ceux de la SODEC dépassent 125 millions en 2025-2026 (<a href="https://www.finances.gouv.qc.ca/Budget_et_mise_a_jour/budget/documents/Budget2526_PlanBudgetaire.pdf#page=166">Plan budgétaire du Québec, mars 2025</a>). S’y ajoutent le Conseil des arts du Canada et celui de Montréal.</p>
<p>Je ne dis pas que les artistes vivent dans le luxe. La plupart gagnent peu, et ils l’ont dit dans la rue en 2025. Je dis que le jugement d’un jury a remplacé celui du public. Une œuvre que peu de gens veulent voir peut être financée ; une œuvre que beaucoup veulent voir doit d’abord convaincre un comité. Ce n’est pas un crime. C’est un privilège, payé en partie par des gens qui ne mettront jamais les pieds dans ces salles.</p>
<p>Il en va de même des CPE, de l’école gratuite, des soins, des allocations familiales. Ces acquis ne tiennent pas parce que les quartiers centraux les produisent. Ils tiennent parce que l’économie entière, ses mines, ses forêts, ses usines, ses camionneurs, ses bureaux, dégage assez de surplus pour qu’on puisse les financer sans trop y penser. À force de ne pas y penser, on finit par prendre pour un droit ce qui est un transfert.</p>
<h2 id="la-générosité-des-autres">La générosité des autres</h2>
<p>Revenons à la boîte de crayons. La promesse de Québec solidaire n’est pas absurde parce qu’elle est généreuse. Elle l’est parce qu’elle confond la générosité et le contrôle. Un chèque dit aux parents : voici de l’aide, vous savez mieux que nous ce dont votre enfant a besoin. Une boîte leur dit : voici ce que vous recevrez.</p>
<p>La gestion de l’offre, la boîte de crayons et les services des quartiers centraux ont un point commun. Chacun est un avantage visible pour celui qui le reçoit et invisible pour celui qui le paie : la mère seule à l’épicerie, le parent qui aurait choisi autrement, l’automobiliste de Laval, le contribuable de Rimouski.</p>
<p>En 2024, Québec solidaire voulait doubler le chèque ; en 2026, il voulait le remplacer par un colis. Entre les deux propositions, une seule chose n’a pas changé : aucune ne commençait par demander qui paierait.</p>
<p>Un parti qui veut gouverner pour tout le monde devrait commencer par compter ceux qui paient. La véritable générosité se fait avec son propre argent. Celle qui se fait avec l’argent des autres porte un autre nom : le pouvoir.</p>
<h2 id="sources">Sources</h2>
<ul>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelles/politique/elections-quebec/article/qs-propose-des-fournitures-scolaires-par-achats-groupes-puis-redistribues/">QS propose des fournitures scolaires par achats groupés puis redistribués</a> — La Presse canadienne / Noovo Info, 26 août 2026</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/qs-demande-a-la-caq-daugmenter-le-supplement-pour-les-fournitures-scolaires.html">QS demande à la CAQ d’augmenter le supplément pour les fournitures scolaires</a> — Noovo Info, 21 août 2024</li>
<li><a href="https://www.narcity.com/fr/supplement-achat-fournitures-scolaires-allocation-famille-juillet-2026-prestations">Les parents du Québec recevront 127 $ de plus par enfant cette semaine</a> — Narcity Québec, juillet 2026</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/le-cout-du-reseau-express-metropolitain-grimpe-a-9-4-milliards-.html">Le coût du REM grimpe à 9,4 milliards $</a> (la section « Le CAG génère peu d’économies » rapporte les constats de la vérificatrice générale sur le Centre d’acquisitions gouvernementales) — La Presse canadienne / Noovo Info, 20 novembre 2024</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelles/politique/article/fiasco-saaqclic-denis-gallant-presente-son-rapport-final/">Rapport Gallant : des années de mensonges à la SAAQ</a> — Noovo Info, décembre 2025</li>
<li><a href="https://www.iedm.org/supply-management-is-impoverishing-canadians/">Supply Management Is Impoverishing Canadians</a> — Institut économique de Montréal, juin 2026</li>
<li><a href="https://monteregie.upa.qc.ca/fileadmin/monteregie/Document_en_ligne/2025/Tournee_2025_Politique_de_quota.pdf">Tournée 2025 : politique de quota</a> — UPA Montérégie / Producteurs de lait, 2025</li>
<li><a href="https://www.parl.ca/documentviewer/en/45-1/bill/C-202/royal-assent?col=2">Projet de loi C-202 (gestion de l’offre), sanction royale</a> — Parlement du Canada, 26 juin 2025</li>
<li><a href="https://cdhowe.org/publication/new-supply-management-law-ties-the-hands-of-our-trade-negotiators/">New supply management law ties the hands of our trade negotiators</a> — Institut C.D. Howe, 3 juillet 2025</li>
<li><a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/?p=35138">Bulletin de veille du 2 décembre 2025</a> (mise à jour économique, déficit 2025-2026) — CFFP, Université de Sherbrooke</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/hausse-de-la-taxe-de-limmatriculation-a-150-a-montreal.html">La taxe sur l’immatriculation va presque tripler dans le Grand Montréal en 2025</a> — Noovo Info, mai 2024</li>
<li><a href="https://www.noovo.info/nouvelle/hausse-de-la-taxe-sur-limmatriculation-guilbault-blame-la-cmm.html">Hausse marquée de la taxe sur l’immatriculation : Guilbault rejette la responsabilité sur la CMM</a> — La Presse canadienne / Noovo Info, 31 mai 2024</li>
<li><a href="https://www.finances.gouv.qc.ca/Budget_et_mise_a_jour/budget/documents/Budget2526_PlanBudgetaire.pdf#page=166">Budget 2025-2026 : Plan budgétaire</a> (page C.63, CALQ et SODEC) — ministère des Finances du Québec, 25 mars 2025</li>
</ul>
<p>Références : Ryan Cardwell et al., « Milked and Feathered: The Regressive Welfare Effects of Canada’s Supply Management Regime », <em>Canadian Public Policy</em>, vol. 41, n° 1, 2015 ; Joseph Schumpeter, <em>Capitalisme, socialisme et démocratie</em> (1942) ; Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (commission Charbonneau), rapport final, 2015 ; Frédéric Bastiat, <em>Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas</em> (1850).</p>
<p><strong>Envie de me contredire ? Voici vos munitions :</strong></p>
<ul>
<li>Les automobilistes ne sont pas en reste : personne ne leur a jamais envoyé la facture des bouchons et des gaz d’échappement.</li>
<li>Le marché francophone a sa taille ; sans subventions, bien des œuvres n’existeraient tout simplement pas. Cela s’appelle une défaillance du marché, pas un privilège.</li>
<li>La gestion de l’offre ne coûte pas un sou au Trésor, et les fermes comme les prix restent stables. Les agriculteurs américains en rêvent.</li>
<li>Les achats groupés obtiennent des rabais de volume ; versez des chèques, et qui sait si les 127 $ finiront en crayons ou en bière ?</li>
</ul>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>En quoi est-ce que je crois ?</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/what-i-believe/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/what-i-believe/</guid><description>Je crois que l’être humain a une immense capacité de création, mais qu’il n’est pas Dieu.</description><content:encoded><![CDATA[<p>Il y a quelque temps, je suis tombé sur X sur un test politique appelé 12 Axes et, par curiosité, je l’ai fait.</p>
<p>Le résultat est intéressant. Sur les dimensions économique et technologique, je me retrouve presque à l’extrême bord du graphique : plus de 90 % en faveur de la propriété privée, plus de 80 % pour le libre marché, le libre-échange et la liberté individuelle, et jusqu’à 92,5 % pour l’accélération technologique. Sur les dimensions sociale et éthique, par contre, je tombe du côté traditionaliste (la morale traditionnelle compte pour les deux tiers), et sur l’axe religieux, le séculier et la foi se partagent presque exactement moitié-moitié.</p>
<p>Dans le climat politique très polarisé d’aujourd’hui, un algorithme aurait sans doute du mal à coller sur ce résultat l’étiquette d’un camp existant. Les néolibéraux me trouveraient trop conservateur dans mon attachement à la morale et à la tradition. Les conservateurs de la vieille école n’aimeraient pas mes positions radicales sur le libre-échange mondial et les nouvelles technologies. Et les progressistes laïques convaincus comprendraient sans doute encore moins pourquoi quelqu’un qui écrit du code et conçoit des produits tous les jours, et qui croit à la concurrence, a un respect aussi profond pour la religion.</p>
<p>Pour moi, pourtant, ces douze dimensions ne sont pas des contradictions mises bout à bout. Elles renvoient à une même philosophie de vie cohérente : je crois que l’être humain a une immense capacité de création, mais qu’il n’est pas Dieu.</p>
<h2 id="les-limites-du-pouvoir-et-le-prix-du-monopole">Les limites du pouvoir et le prix du monopole</h2>
<p>Il y a quelque temps, au Québec, j’ai dû faire corriger les renseignements d’enregistrement d’une entreprise. Une modification simple, et pourtant le système gouvernemental exigeait d’imprimer un formulaire papier, de l’envoyer par courrier recommandé, puis de passer des semaines à vérifier encore et encore s’il avait bien été reçu. Le suivi de l’envoi indiquait qu’il avait été livré et signé, mais au téléphone, le bureau répondait toujours qu’il n’avait aucune trace du dossier.</p>
<p>Tout le temps, l’énergie et les coûts de la correction retombaient sur le simple demandeur.</p>
<p>Je ne nie pas que le secteur public a des fonctions légitimes. La justice, le droit de propriété, l’exécution des contrats et la sécurité publique sont le minimum dont une société civilisée a besoin pour fonctionner. Mais le pouvoir administratif a une caractéristique qu’aucune entreprise privée n’aura jamais : il est contraignant et exclusif. Si une entreprise de messagerie ou un fournisseur de logiciels me sert très mal, je peux le remplacer dès le lendemain. Si un ministère s’enferme dans des procédures rigides et fait de la paperasse sa raison d’être, je n’ai aucune solution de rechange.</p>
<p>Max Weber définissait l’État par le monopole de la violence légitime. C’est justement parce qu’il détient ce monopole que son pouvoir, plus que celui de toute autre institution, doit être tenu en cage.</p>
<p>Dans la réalité, la plupart des réglementations partent d’intentions qui semblent irréprochables : protéger l’emploi, préserver l’équité, réduire les risques du marché. Mais les bonnes intentions ne garantissent jamais les résultats. Chaque nouvelle autorisation à obtenir relève sans bruit la barre pour les gens ordinaires qui veulent entreprendre quelque chose ; chaque permis administratif élimine des concurrents potentiels au profit de certains groupes. Ce qui mérite le plus de vigilance, c’est la tendance naturelle de la bureaucratie à grossir. Quand une intervention échoue, cet échec est rarement vu comme la preuve que le pouvoir a dépassé ses limites. Il sert plutôt de prétexte pour créer un nouvel organisme et adopter d’autres règlements afin de « régler le problème précédent ».</p>
<p>Le gouvernement devrait rester dans ses limites, se mêler moins de ce qui ne le regarde pas et bien faire les quelques tâches qui lui reviennent vraiment.</p>
<h2 id="la-richesse-vient-de-lessai-erreur-pas-des-privilèges">La richesse vient de l’essai-erreur, pas des privilèges</h2>
<p>Si je défends l’économie de marché, ce n’est pas parce que les gens d’affaires seraient naturellement vertueux, mais parce que la société humaine est trop complexe pour qu’un comité central, si brillant soit-il, possède toute l’information nécessaire pour faire tourner une économie entière. C’est le problème de la connaissance que Hayek a mis en lumière.</p>
<p>Combien d’employés une entreprise devrait embaucher, combien vaut un produit, si une nouvelle technologie mérite qu’on y investisse : ces décisions exigent que d’innombrables personnes procèdent sans cesse par essais et erreurs en suivant les signaux des prix, des profits et des pertes. Le grand mérite du mécanisme des prix, c’est de rassembler les intuitions dispersées dans la tête de millions de personnes et de faire payer aux décisions aveugles leur propre coût.</p>
<p>Mais protéger le marché ne veut surtout pas dire protéger les intérêts établis.</p>
<p>Une entreprise qui l’emporte grâce à une meilleure technologie et à des coûts plus bas mérite le respect de tous. Si, au contraire, elle fait du lobbying auprès des politiciens pour écarter ses rivaux ou compte sur les subventions publiques pour maintenir une activité peu efficace, alors, aussi privée soit-elle sur papier, il s’agit au fond d’un partage du butin entre gens bien placés.</p>
<p>La monnaie et le commerce obéissent à la même logique. Les économies d’une personne, c’est le fruit du travail de toute une vie ; une seule banque centrale ne devrait pas pouvoir les diluer à volonté, à huis clos. La concurrence entre monnaies privées, cryptoactifs et systèmes de paiement existants devrait avoir un espace légal pour exister.</p>
<p>Même chose pour les droits de douane et le protectionnisme. Les politiciens aiment les présenter comme une façon de « protéger l’industrie d’ici », mais au bout du compte, ce sont les consommateurs et les entreprises en aval, dans toute la société, qui paient la facture des tarifs. Forcer tout le monde à endurer pendant des années des produits plus chers et de moins bonne qualité ne rendra pas, par enchantement, une industrie en retard concurrentielle. La prospérité d’un pays dépend en fin de compte de la valeur qu’il crée, et non de la hauteur des murs tarifaires que dressent ses politiciens.</p>
<h2 id="la-démocratie-cest-léquilibre-des-pouvoirs-pas-le-gagnant-rafle-tout">La démocratie, c’est l’équilibre des pouvoirs, pas « le gagnant rafle tout »</h2>
<p>En observant les élections au Québec, ce qui m’a le plus frappé, c’est à quel point la répartition des votes et celle des sièges divergent souvent. Un parti qui récolte des centaines de milliers de voix et jouit d’un large appui peut se retrouver sans un seul siège à l’Assemblée, alors qu’un parti au pouvoir qui atteint à peine 40 % du vote populaire peut y détenir une majorité absolue.</p>
<p>Ce n’est pas sain. Un système qui déforme l’expression politique réelle des électeurs reste injuste, même si le parti que j’appuie en profite à court terme.</p>
<p>Gagner une élection ne donne pas un chèque en blanc pour faire n’importe quoi. Des juges indépendants, des médias qui osent poser des questions, le droit de l’opposition d’interroger le gouvernement et l’autonomie locale ne sont pas des entraves à l’efficacité administrative. Ce sont les freins qui empêchent la tyrannie de la majorité.</p>
<p>Je suis aussi pour que le pouvoir descende le plus possible vers le palier local. Les gens qui vivent à Montréal ou à Québec connaissent généralement mieux les problèmes de leur quartier que les fonctionnaires fédéraux d’Ottawa. Si les Québécois décident un jour de leur avenir politique par un processus démocratique clair et transparent, cette volonté devra être respectée. Mais on ne peut pas invoquer ce principe seulement quand il avantage son propre camp : les Premières Nations, qui vivent sur le même territoire, doivent elles aussi avoir une voix réelle, un véritable droit à l’autodétermination, dans les grandes décisions qui touchent leurs terres et leur avenir.</p>
<p>Ce qui met vraiment la démocratie à l’épreuve, ce n’est pas d’applaudir quand on a le dessus, c’est de continuer à respecter les règles de base quand ses principes risquent de nuire à ses propres intérêts.</p>
<h2 id="une-communauté-vit-en-attirant-pas-en-érigeant-des-murs">Une communauté vit en attirant, pas en érigeant des murs</h2>
<p>En Amérique du Nord, où l’anglais domine de façon écrasante, l’anxiété culturelle d’une société francophone n’a rien d’imaginaire.</p>
<p>Comme je vis à Montréal, je ressens concrètement l’urgence avec laquelle le Québec cherche à protéger sa langue et ses traditions. Quand des immigrants arrivent dans un nouveau pays, faire l’effort d’apprendre la langue, de comprendre les institutions et les normes et d’assumer des responsabilités dans la communauté, c’est la bonne foi qu’exige l’intégration à une société.</p>
<p>Mais la façon de protéger une culture compte beaucoup. Une société francophone florissante devrait amener les gens à parler français grâce à d’excellents films, à des entreprises concurrentielles et à des universités ouvertes, et non par des lois administratives de plus en plus sévères qui retirent aux jeunes le choix de faire des études supérieures en anglais. Assurer sa propre survie en réduisant sans cesse les choix des autres ne procure souvent qu’un sentiment de sécurité illusoire.</p>
<p>Un citoyen mûr peut très bien parler un français fluide et respecter les lois du Québec tout en gardant la mémoire de sa langue maternelle et ses traditions familiales. Une communauté vivante repose sur des responsabilités partagées et des espoirs communs pour l’avenir, pas sur le contrôle des origines ou l’uniformité de pensée.</p>
<h2 id="nul-mortel-ne-doit-outrepasser-sa-place-le-respect-de-la-morale-et-le-plafond-du-pouvoir">Nul mortel ne doit outrepasser sa place : le respect de la morale et le plafond du pouvoir</h2>
<p>Alors que beaucoup de gens de mon âge basculent dans le nihilisme ou le consumérisme, je me suis plutôt intéressé de plus en plus, ces dernières années, à la tradition catholique.</p>
<p>Cela ne veut pas dire que je veux imposer une doctrine religieuse à qui que ce soit ; j’ai aussi un respect sincère pour les autres croyances et je les accueille avec ouverture. Mais je prends de plus en plus conscience que l’être humain ne peut pas se contenter du calcul et qu’il a aussi besoin du sens du sacré. Le monde des humains ne peut pas se réduire au pouvoir et à l’efficacité ; il lui faut un plafond moral au-dessus de tout pouvoir temporel.</p>
<p>La leçon la plus douloureuse de toute l’histoire de la civilisation, c’est que l’être humain se met sans cesse en tête de jouer à Dieu avec sa raison limitée.</p>
<p>Depuis l’antique tour de Babel, chaque fois que des hommes ont voulu bâtir « une tour dont le sommet soit dans les cieux » en se disant : « Faisons-nous un nom » (Gn 11, 4), chaque fois qu’ils ont voulu établir sur terre un ordre parfait, omniscient et tout-puissant, cela s’est presque toujours terminé en enfer sur terre, dans un bain de sang. Hölderlin lançait déjà le même avertissement dans <em>Hypérion</em> : ceux qui veulent faire de l’État un paradis finissent par en faire un enfer. Parmi les fièvres utopiques du XXe siècle menées au nom du « socialisme scientifique » ou du « paradis sur terre », laquelle n’a pas commencé par un plan parfait de la nature humaine pour finir avec la police secrète et les camps de concentration ?</p>
<p>L’être humain est une créature finie, avec des angles morts et des faiblesses de naissance. Si on l’admet, on doit admettre aussi que tout pouvoir terrestre a des limites qu’il ne peut pas franchir.</p>
<p>Le livre de Qohèleth (l’Ecclésiaste) contient une phrase d’un grand sang-froid : « car Dieu est au ciel, et toi, sur la terre. Donc, que tes paroles soient rares » (Qo 5, 1). Le livre de Michée rappelle aussi à chacun ce que le Seigneur réclame de lui : « rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu » (Mi 6, 8). En politique séculière, c’est là le rempart le plus solide contre le totalitarisme : ne laisser aucun dirigeant, aucun parti, aucun appareil d’État prendre la place de Dieu. Nul mortel ne doit outrepasser sa place, et il n’y a pas sur terre de sauveur omniscient et tout-puissant. Dès qu’on permet à l’État de mettre la main sur la conscience et l’âme des gens, le totalitarisme frappe déjà à la porte.</p>
<p>Ce respect de la force morale définit aussi mes limites sur des enjeux de société précis.</p>
<p>Sur l’avortement, je sais que ma position conservatrice entre en conflit avec l’autonomie corporelle absolue que beaucoup défendent. Mais justement parce que la vie est sacrée et qu’elle n’est pas un instrument du pouvoir, je ne peux pas voir le fœtus à naître comme un simple tissu dont on dispose à volonté. La loi devrait encadrer strictement l’avortement, avec bien sûr des exceptions claires pour les situations extrêmes et déchirantes que sont le viol, l’inceste et une menace directe pour la vie de la mère. C’est un choix éthique lourd. Nous devons regarder cette tension morale en face, honnêtement, plutôt que de faire comme si le prix d’une vie n’existait pas.</p>
<p>Le même raisonnement vaut pour le droit de posséder des armes. La sécurité publique est essentielle, mais la prévention du crime ne peut pas reposer sur l’idée que tout citoyen respectueux des lois est un criminel en puissance. Posséder une arme, pour une personne libre, c’est exercer son droit à l’autodéfense, avec les responsabilités sérieuses d’un adulte. Une société libre repose sur la confiance dans l’autodiscipline des citoyens respectueux des lois, et non sur le désarmement de tous, traités comme de grands enfants à placer toute leur vie sous la tutelle de l’État.</p>
<h2 id="la-force-est-une-armure-pour-se-défendre-pas-une-drogue-pour-sétendre">La force est une armure pour se défendre, pas une drogue pour s’étendre</h2>
<p>En politique étrangère et en défense, j’adhère à la philosophie de la neutralité armée.</p>
<p>Un pays doit disposer de forces armées crédibles pour défendre son territoire et la sécurité de sa population. Un pacifisme sans capacité de défense n’est qu’une illusion qui laisse le pays à la merci des autres. Face à une agression flagrante et aux atrocités d’un régime despotique, il est à la fois légitime et nécessaire que la communauté internationale fournisse des armes et une aide économique à ceux qui résistent.</p>
<p>Mais l’armée est un bouclier, pas une monnaie d’échange au service des grands rêves impériaux des politiciens. Un pays devrait tout faire pour éviter d’être entraîné dans des conflits extérieurs qui n’ont rien à voir avec sa propre survie. Il ne doit pas, au nom de vagues ambitions géopolitiques, jeter la vie de ses jeunes et l’argent durement gagné des contribuables dans le bourbier de guerres dont on ne peut ni expliquer le but ni estimer le coût.</p>
<p>La dignité de la souveraineté, c’est de pouvoir décider soi-même de son destin, et non de devenir le vassal d’un quelconque système hégémonique.</p>
<h2 id="la-technologie-doit-libérer-lindividu-pas-asservir-les-simples-mortels">La technologie doit libérer l’individu, pas asservir les simples mortels</h2>
<p>S’il y a quelque chose de particulièrement radical dans mes idées, c’est mon optimisme technologique.</p>
<p>J’utilise moi-même l’intelligence artificielle pour écrire du code et concevoir des produits. Avant, développer un logiciel abouti exigeait de monter une équipe complète, avec un gestionnaire de produit, des développeurs front-end et back-end et des testeurs. Aujourd’hui, un développeur indépendant assis dans son bureau à la maison, à Montréal, peut, avec l’IA comme levier, produire seul ce que produisait autrefois une petite jeune pousse.</p>
<p>Ce sont les barrières du pouvoir et de l’organisation qui tombent complètement. La technologie est en train de rendre à des gens ordinaires une capacité de création autrefois monopolisée par les grandes entreprises, les diplômes et les gros capitaux.</p>
<p>Les technologies de rupture entraînent bien sûr des transitions douloureuses. Elles font disparaître d’anciens emplois et peuvent même creuser les inégalités d’accès à l’information. Mais face à ce choc, la bonne attitude est de tracer des lignes rouges au moyen de lois et d’institutions précises, et non d’arrêter l’engrenage par peur de l’inconnu.</p>
<p>En matière d’environnement et d’énergie, le discours écologiste de la « décroissance », qui demande à l’humanité de se serrer la ceinture et de revenir à la pénurie matérielle, m’agace particulièrement. Si les lampes à l’huile de baleine ont été abandonnées, ce n’est pas parce qu’une loi les a interdites, c’est parce que le kérosène, moins cher, les a remplacées, avant d’être lui-même remplacé par l’éclairage électrique. Une énergie nucléaire plus abondante, des matériaux plus avancés, une puissance de calcul plus efficace : voilà la seule réponse aux contraintes de ressources et aux problèmes climatiques.</p>
<p>La véritable mission de la technologie, c’est d’accroître l’abondance matérielle et la liberté de choix, et non de laisser les gens se méfier les uns des autres dans la pénurie.</p>
<h2 id="conclusion">Conclusion</h2>
<p>Quand je repense au graphique du test 12 Axes, je prends au fond très sereinement le verdict d’« inclassable » qu’il m’a donné.</p>
<p>À une époque où tout est noir ou blanc, les gens ont trop l’habitude de se ranger dans des camps prédéfinis : ceux qui parlent de marché et de technologie méprisent souvent la tradition et la foi, tandis que ceux qui tiennent à la famille et à la morale ont souvent peur de la liberté et du progrès.</p>
<p>Mais ces deux choses n’ont jamais eu à s’exclure.</p>
<p>Je souhaite que l’État fasse preuve d’humilité et de retenue, et qu’il retire ses mains du marché et de la vie privée des gens. Je tiens aux repères moraux traditionnels et au respect du sacré, parce que je sais qu’une raison sans garde-fous ne mène qu’à l’orgueil et à la destruction. Et j’adhère à l’accélération technologique, parce que je crois qu’elle peut donner aux gens ordinaires plus d’outils pour changer leur destin.</p>
<p>Une société saine n’a pas besoin que l’État trace pour chacun le même modèle de vie, et elle ne peut surtout pas laisser un pouvoir terrestre, quel qu’il soit, tenter de bâtir un prétendu « royaume des cieux sur terre ». Il lui suffit de maintenir des lois justes, de tracer clairement les limites du pouvoir, puis de faire un pas en arrière, pour rendre entièrement à chaque personne humble et libre le droit de créer sa vie, sa foi et son avenir.</p>
<p>Note : les citations bibliques sont tirées de la traduction liturgique officielle de l’AELF.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Sat, 10 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>Chaque circonscription a son député. Pourquoi l’Assemblée reste-t-elle faussée ?</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/quebec-election-2026-representation/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/quebec-election-2026-representation/</guid><description>Le Parti québécois obtient près de la moitié des sièges avec 28 % des voix ; la CAQ, avec 13 %, n’en obtient aucun.</description><content:encoded><![CDATA[<p>Ce qui me frappe le plus dans cette élection québécoise, c’est que les votes et les sièges ne concordent pas.</p>
<p>À l’échelle d’une circonscription, le scrutin majoritaire uninominal à un tour (le first-past-the-post des anglophones) paraît simple : le candidat arrivé en tête va représenter sa circonscription à l’Assemblée nationale. Mais quand on additionne les résultats des 127 circonscriptions, la composition de l’Assemblée ne correspond plus au vote des Québécois.</p>
<p>Voici les résultats d’Élections Québec en date du 7 octobre, à 14 h 32 (les résultats <a href="https://www.electionsquebec.qc.ca/actualites/decouvrez-les-resultats-des-elections-provinciales-2026-et-les-etapes-a-venir/">restent à confirmer officiellement</a> ; les sièges sont attribués au candidat en tête dans chaque circonscription) :</p>
<table>
<thead>
<tr>
<th>Parti</th>
<th style="text-align: right">Part des votes valides</th>
<th style="text-align: right">Sièges</th>
<th style="text-align: right">Part des sièges</th>
</tr>
</thead>
<tbody>
<tr>
<td>Parti québécois (PQ)</td>
<td style="text-align: right">28,02 %</td>
<td style="text-align: right">59</td>
<td style="text-align: right">46,46 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Parti libéral du Québec (PLQ)</td>
<td style="text-align: right">24,23 %</td>
<td style="text-align: right">40</td>
<td style="text-align: right">31,50 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Parti conservateur du Québec (PCQ)</td>
<td style="text-align: right">20,66 %</td>
<td style="text-align: right">19</td>
<td style="text-align: right">14,96 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Coalition avenir Québec (CAQ)</td>
<td style="text-align: right">13,35 %</td>
<td style="text-align: right">0</td>
<td style="text-align: right">0,00 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Québec solidaire (QS)</td>
<td style="text-align: right">12,42 %</td>
<td style="text-align: right">9</td>
<td style="text-align: right">7,09 %</td>
</tr>
<tr>
<td>Autres partis et candidats indépendants</td>
<td style="text-align: right">1,32 %</td>
<td style="text-align: right">0</td>
<td style="text-align: right">0,00 %</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>Calculs à partir des <a href="https://donnees.electionsquebec.qc.ca/production/provincial/resultats/resultats.json">données publiées par Élections Québec</a>. La part des votes est calculée sur l’ensemble des votes valides, la part des sièges sur 127 sièges ; à cause des arrondis, les totaux peuvent ne pas tomber juste.</p>
<p>Avec 28 % du vote populaire, le PQ obtient près de 46,5 % des sièges, à cinq sièges des 64 qu’il lui faudrait pour être majoritaire à lui seul. La CAQ, qui formait le gouvernement sortant, a recueilli 572 000 voix (13,35 %) et n’a fait élire personne. Aucun parti n’est majoritaire, mais cela ne rend pas les règles plus justes.</p>
<p>Même si on n’appuie pas la CAQ, il est difficile de trouver ce résultat raisonnable. Plus d’un demi-million d’électeurs ont voté, et personne à l’Assemblée ne parle en leur nom. Qu’un mode de scrutin soit juste ou non ne devrait pas dépendre du fait que le gagnant, cette fois, soit le parti qu’on appuie.</p>
<p>Regardons maintenant circonscription par circonscription. Dans 100 des 127 circonscriptions, le candidat élu a obtenu moins de la moitié des voix. Mis ensemble, les 127 élus ont recueilli seulement 41,73 % des votes exprimés. Les autres 58,27 %, près de 2,5 millions de voix, n’ont donné aucun siège.</p>
<p>Les défenseurs du mode de scrutin actuel disent souvent qu’une fois élu, le député représente tous les électeurs de sa circonscription, et pas seulement un parti. C’est vrai. Mais ils passent sous silence le fait que, au moment de décider qui forme le gouvernement et qui exerce le pouvoir, les règles écartent le choix de plus de la moitié des électeurs. L’idée selon laquelle chaque région élirait la personne qui la représente le mieux ne tient plus quand plusieurs partis s’affrontent. Les règles actuelles déterminent seulement qui a ramassé le plus de jetons dans la cohue. Que l’Assemblée reflète ou non l’éventail des opinions politiques au Québec, ce n’est pas leur affaire.</p>
<p>On entend souvent dire que le scrutin majoritaire uninominal est le fondement naturel de la démocratie parlementaire. Pourtant, parmi les démocraties développées, rares sont celles qui élisent encore leur parlement national uniquement de cette façon, et plusieurs pays de tradition britannique l’ont abandonné. <a href="https://www.aec.gov.au/Elections/history-of-electoral-reform.htm">L’Australie l’a délaissé en 1918</a> en adoptant le vote préférentiel pour la Chambre des représentants, puis le vote unique transférable (VUT) pour le Sénat en 1948. La Nouvelle-Zélande, après avoir connu des écarts semblables entre votes et sièges, a aboli par référendum, dans les années 1990, le scrutin majoritaire hérité de la Grande-Bretagne pour adopter la <a href="https://elections.nz/democracy-in-nz/what-is-new-zealands-system-of-government/what-is-mmp">proportionnelle mixte compensatoire (MMP)</a>. Quand le Royaume-Uni a créé le Parlement écossais et l’Assemblée galloise en 1999, il a lui aussi opté pour <a href="https://www.instituteforgovernment.org.uk/explainer/electoral-systems-across-uk">un mode de scrutin mixte</a>.</p>
<p>En France, chez ceux que les Québécois appellent leurs « cousins », la IVe République avait <a href="https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/histoire-et-patrimoine/quatrieme-republique/un-regime-instable">la proportionnelle</a>. Sous la Ve République, l’Assemblée nationale est élue au <a href="https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1943">scrutin à deux tours</a> : un candidat n’est élu dès le premier tour que s’il recueille plus de la moitié des suffrages exprimés et que ses voix représentent au moins le quart des inscrits ; sinon, les électeurs retournent aux urnes, et au second tour le candidat arrivé en tête l’emporte, majoritaire ou non. Les élections européennes et régionales se font à la proportionnelle. Le droit civil québécois vient de la tradition française, et les Québécois défendent depuis longtemps leur caractère distinct (la société distincte) sur les plans de la langue, de la culture et du droit. Quelle raison morale le Québec a-t-il donc de garder sa démocratie attachée aux règles de Westminster que les autorités coloniales britanniques ont apportées au XVIIIe siècle ?</p>
<p>Pour corriger cet écart, il faut introduire une part de proportionnelle. Représentation par circonscription et représentation proportionnelle peuvent coexister. Un système mixte compensatoire conserve les députés de circonscription, et donc le lien avec les régions, tout en ajoutant des sièges de parti compensatoires qui rapprochent le total de sièges de chaque parti de sa part des voix.</p>
<p>Une réforme a bien sûr ses difficultés techniques et ses coûts : quelle proportion de sièges compensatoires prévoir, comment tenir compte des grandes régions peu peuplées, comment éviter que les listes de partis soient dressées en vase clos, sans compter l’apprentissage qu’exigeraient des gouvernements de coalition devenus la norme. Ces préoccupations sont légitimes. Mais ces coûts pèsent moins lourd que le problème de légitimité que pose un système où près de 60 % des votes ne donnent aucun siège. Dans une société moderne, l’opinion publique est profondément divisée. Le rôle de l’Assemblée est de rendre compte de ces divisions telles qu’elles sont, puis de chercher des compromis à partir de là. Une majorité fabriquée par le mode de scrutin n’y arrive pas.</p>
<p>À la <a href="https://pq.org/wp-content/uploads/2026/10/PQ-Plateforme2026.pdf#page=15">page 15 de sa plateforme électorale 2026</a>, le PQ s’est bel et bien engagé noir sur blanc à réformer le mode de scrutin en y ajoutant une part de proportionnelle. Mais il vient de transformer 28 % des voix en près de 46,5 % des sièges. Quel intérêt un parti qui vient de remporter une victoire éclatante avec les règles actuelles a-t-il à démonter l’échelle qu’il vient de gravir ?</p>
<p>En 2019, la CAQ avait elle aussi déposé un projet de loi pour réformer le mode de scrutin, le <a href="https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-39-42-1.html">projet de loi no 39</a>. Adopté en principe en 2020, il a ensuite été mis de côté une fois le pouvoir du parti bien établi.</p>
<p>Si les citoyens et la société civile ne maintiennent pas la pression, la promesse du PQ risque fort de rester lettre morte, elle aussi. Pour juger de sa sincérité, il faudra regarder deux choses : une fois au pouvoir, inscrit-il un échéancier dans la loi, et propose-t-il de véritables sièges compensatoires ou de simples retouches ?</p>
]]></content:encoded><pubDate>Wed, 07 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item><item><title>Que reste-t-il de l’idéal indépendantiste du Parti québécois ?</title><link>https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/quebec-sovereignty-without-a-future/</link><guid isPermaLink="true">https://elias-essays.pages.dev/fr/blog/quebec-sovereignty-without-a-future/</guid><description>Projet de pays, gouvernance, nations autochtones, immigration et langue : là où le projet du PQ achoppe.</description><content:encoded><![CDATA[<p>Le Parti québécois a remporté l’élection. Mais j’ai de plus en plus l’impression que l’idée d’indépendance qu’il porte n’a plus l’attrait qu’elle avait autrefois.</p>
<p>Je pense que les Québécois ont le droit de décider de leur avenir, et ce n’est pas l’objet de ce texte. La question a été posée aux électeurs en 1980 et en 1995, et la Cour suprême du Canada a reconnu dans son renvoi de 1998 qu’une majorité claire, sur une question claire, entraînerait une obligation de négocier.</p>
<p>Un parti peut revenir au pouvoir, tenir un autre référendum et continuer de rallier ses partisans autour du même drapeau. Mais pour fonder un pays qui vaille la peine d’être fondé, les souverainistes doivent encore expliquer ce qu’ils veulent bâtir ensemble, à part quitter le Canada.</p>
<h2 id="ce-que-les-souverainistes-ont-raison-de-dire">Ce que les souverainistes ont raison de dire</h2>
<p>La plupart des inquiétudes des souverainistes reposent sur des faits.</p>
<p>Les francophones représentent environ 2 % de la population de l’Amérique du Nord. Selon le recensement de 2021, la proportion de Québécois qui parlent surtout le français à la maison est passée de 79 % en 2016 à 77,5 %, et le recul est plus marqué à Montréal.</p>
<p>La blessure constitutionnelle est réelle, elle aussi. La Constitution de 1982 a été adoptée sans le consentement de l’Assemblée nationale, et le Québec ne l’a toujours pas signée. L’accord du lac Meech (1990) et celui de Charlottetown (1992) ont tenté de réparer les choses ; les deux ont échoué. En 1995, le Non l’a emporté par 50,58 % contre 49,42 %. Pour beaucoup de souverainistes, c’est la preuve que la fédération ne peut pas faire une place égale au Québec.</p>
<p>Vu sous cet angle, une bonne partie de ce que propose le PQ aujourd’hui, comme réduire l’immigration, renforcer la loi 101 ou se méfier des interventions d’Ottawa, a des racines. Ces positions naissent d’une crainte ancienne, celle d’une minorité qui se demande si elle pourra durer en Amérique du Nord, et l’histoire comme les chiffres cités plus haut montrent que cette crainte est fondée.</p>
<h2 id="un-plan-daffaires-tout-en-défense">Un plan d’affaires tout en défense</h2>
<p>En 2020, Paul St-Pierre Plamondon (PSPP) se disait « entrepreneur en pays », en précisant, d’après <a href="https://lactualite.com/actualites/un-quebec-independant-demondialise-decanadianise-apres-2022-pas-farfelu-dit-pspp/">La Presse Canadienne</a>, que « c’est une boutade, mais elle représente la mentalité actuellement ». Comparer la fondation d’un pays au lancement d’une entreprise : l’image est séduisante. Mais une jeune pousse survit rarement en se protégeant de la plateforme dominante et en pointant les défauts de ses concurrents. Les investisseurs et les clients veulent savoir ce qu’elle offre qu’ils ne trouveront pas ailleurs.</p>
<p>Le PQ d’aujourd’hui sait de mieux en mieux expliquer ce dont il veut se protéger : les interventions d’Ottawa, l’influence de l’anglais, la pression de l’immigration sur les services publics. Chacun de ces sujets mérite d’être débattu. Mis ensemble, pourtant, ils ne dessinent pas une société plus vivante, plus ouverte ou plus attirante que ce qu’offre le Canada. Cela ne suffit pas pour convaincre des millions d’électeurs hésitants de renoncer à l’espace canadien et de prendre le risque de fonder un pays.</p>
<p>Il y a plus d’un demi-siècle, la Révolution tranquille a marqué un sommet de l’histoire moderne du Québec, et ceux qui l’ont menée osaient bâtir. Jean Lesage, René Lévesque et Georges-Émile Lapalme ont fait campagne sur le thème « Maîtres chez nous », puis ils se sont mis au travail.</p>
<p>Ils ont <a href="https://www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/grandes-periodes/1963-une-dimension-panquebecoise.html">nationalisé les compagnies d’électricité privées pour les intégrer à Hydro-Québec</a>, ce qui a placé pour la première fois des ingénieurs et des techniciens francophones au cœur d’une industrie moderne. Ils ont créé la Caisse de dépôt et placement du Québec pour doter l’économie d’ici de ses propres capitaux. Ils ont mis sur pied <a href="https://frq.gouv.qc.ca/40e-anniversaire/">les cégeps</a> en 1967 et <a href="https://reseau.uquebec.ca/fr/a-propos/presentation-generale/50-ans-de-luniversite-du-quebec/chroniques-sur-le-50e-anniversaire-de-luq/la-fondation-de-luniversite-du-quebec">le réseau de l’Université du Québec</a> en 1968, mettant fin à la mainmise de l’Église sur l’éducation et ouvrant aux jeunes francophones de tous les milieux et de toutes les régions une voie pour s’élever.</p>
<p>Cette génération a protégé le français en en faisant la langue du génie, de la finance et de l’université.</p>
<p>Aujourd’hui, ni la CAQ, qui vient d’être défaite, ni le PQ, qui revient au pouvoir, ne montrent cette ambition. Bien des institutions qui innovaient à l’époque sont devenues des refuges pour les intérêts acquis et les habitudes bureaucratiques.</p>
<h2 id="le-modèle-québécois-sessouffle">Le modèle québécois s’essouffle</h2>
<p>D’après les <a href="https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=3610048001">données de Statistique Canada</a>, la productivité du travail au Québec est restée chaque année, depuis 1997, sous celle de l’Ontario et sous la moyenne canadienne : en 2024, une heure travaillée y produisait environ 59 $, contre environ 62 $ en Ontario (en dollars de 2017). L’écart de PIB par habitant avec l’Ontario est passé de 12,2 % en 2015 à 8,6 % en 2023, mais le <a href="https://cpp.hec.ca/wp-content/uploads/2025/05/PP-2024-01.pdf#page=7">Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal</a> attribue surtout ce rapprochement aux mauvais résultats de l’Ontario, plutôt qu’à un bond du Québec.</p>
<p>Pour financer des services publics étendus, le Québec impose aux particuliers l’un des fardeaux fiscaux les plus lourds en Amérique du Nord. Malgré cela, son assiette fiscale et sa production restent insuffisantes, et il dépend encore de plus de 13 milliards de dollars par année en péréquation fédérale pour équilibrer ses finances. Avec l’indépendance, cet argent disparaîtrait. Le projet d’indépendance du PQ doit d’abord expliquer comment combler ce manque, avec une productivité en retard et des impôts déjà élevés.</p>
<p>En 2025, <a href="https://www.vgq.qc.ca/Fichiers/Publications/rapport-annuel/212/VGQ_Fevr2025_web.pdf#page=19">la vérificatrice générale du Québec s’est penchée sur CASA</a>, le programme informatique derrière SAAQclic. Les coûts dépassaient les prévisions de près de 500 millions de dollars, et la facture totale devrait franchir le milliard. Les responsabilités, elles, tardent à être établies. Dès 2005, l’ancien premier ministre péquiste Lucien Bouchard soutenait, dans le manifeste <a href="https://cffp.recherche.usherbrooke.ca/wp-content/uploads/2025/10/r2025-17_20-ans_lucides_solidaires_Final.pdf#page=35"><em>Pour un Québec lucide</em></a>, que peu importe le chemin constitutionnel choisi, le Québec ne prospérerait pas sans s’attaquer à sa productivité, à sa dette et à l’efficacité de l’État.</p>
<p>Le modèle québécois a ses réussites. Des services de garde universels et peu coûteux, des inégalités de revenu relativement faibles, ce sont de vrais acquis, et les services de garde ont d’ailleurs été créés par un gouvernement péquiste en 1997. Mais un système qui a du mal à rendre ses propres institutions efficaces et responsables, et dont la productivité continue de traîner, ne deviendra pas un pays plus prospère en changeant de drapeau. Si le PQ ne propose pas un plan économique meilleur que le statu quo, son « plan d’affaires » pour un pays paraîtra bien mince aux gens qui font leurs comptes à la fin du mois.</p>
<h2 id="le-soir-du-référendum">Le soir du référendum</h2>
<p>S’il fallait choisir un moment qui marque ce tournant, je retiendrais le 30 octobre 1995.</p>
<p>Le soir de la défaite, Jacques Parizeau <a href="https://www.soppoq.org/wp-content/uploads/2025/02/30-oct.1995_JPARIZEAU_Soiree-referendaire.pdf">a attribué le résultat</a> à « l’argent puis des votes ethniques ». Dans le même discours, il a employé le « nous » pour désigner les francophones qui avaient voté Oui, en laissant entendre qu’une plus grande part du vote francophone suffirait la prochaine fois.</p>
<p>Un mouvement qui disait vouloir fonder un pays pour tous ses habitants a réagi à la défaite en classant les gens selon leur origine, entre « nous » et ceux qui faisaient obstacle. Ceux qui avaient voté Non vivaient pourtant eux aussi au Québec, payaient les mêmes impôts et assumaient les mêmes responsabilités. Les ranger dans une autre catégorie revenait à reprendre la promesse d’un pays bâti ensemble.</p>
<p>Bien des souverainistes ont ensuite pris leurs distances avec ces propos, et Parizeau a annoncé sa démission dès le lendemain.</p>
<h2 id="les-nations-autochtones-le-pq-a-déjà-fait-mieux">Les nations autochtones : le PQ a déjà fait mieux</h2>
<p>Sur la question autochtone, le PQ d’aujourd’hui déçoit particulièrement, parce que sa propre tradition avait fait mieux.</p>
<p>En 1985, sous le gouvernement péquiste de René Lévesque, l’Assemblée nationale a adopté une motion reconnaissant les peuples autochtones du Québec comme des « nations ». En 2002, un autre premier ministre péquiste, Bernard Landry, a signé avec le Grand Conseil des Cris la Paix des Braves, une entente qui traitait les deux parties de nation à nation.</p>
<p>Le 30 septembre 2026, en revanche, PSPP a déclaré qu’en vertu de la constitution provisoire prévue pour la transition vers l’indépendance, <a href="https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2288992/constitution-provisoire-autochtones-verite-reconciliation-elections">les Premières Nations et les Inuit seraient consultés, mais n’auraient pas de droit de veto</a>. Son argument : une constitution provisoire et une constitution permanente n’exigent pas le même seuil d’approbation. La distinction peut se défendre sur le plan de la procédure. Mais un mouvement qui fait de l’autodétermination des peuples sa cause première aura du mal à expliquer pourquoi d’autres nations, liées à ce territoire depuis bien plus longtemps, ne seraient que « consultées » au moment de fonder un nouveau pays.</p>
<p>Les peuples autochtones sont des nations, comme le gouvernement péquiste l’a lui-même reconnu en 1985. Si une seule des parties a déjà fixé le cadre du nouveau pays, on voit mal comment la consultation pourrait être autre chose qu’une formalité. Le programme du PQ <a href="https://pq.org/nouvelles/le-parti-quebecois-veut-mettre-en-valeur-et-faire-rayonner-les-langues-autochtones-pour-favoriser-la-reconciliation/">promet de soutenir l’enseignement des langues et des cultures autochtones</a>, et c’est tant mieux. Mais un soutien culturel ne remplace pas le fait de décider ensemble. Un nouveau pays qui reprendrait, dès sa fondation, la logique de la majorité qui décide à la place de la minorité se retrouverait du côté auquel les Québécois se sont longtemps opposés.</p>
<p>Québec solidaire, qui fait aussi partie du camp souverainiste, a tenté autre chose. Dans sa <a href="https://www.nouveauquebec.info/">démarche constituante</a>, il a au moins envisagé l’élaboration d’une constitution d’égal à égal avec les Premières Nations et les Inuit. Les modalités restent contestées, mais cela montre que le mouvement souverainiste peut se montrer plus ouvert sur cette question.</p>
<h2 id="quelle-place-pour-les-nouveaux-arrivants">Quelle place pour les nouveaux arrivants ?</h2>
<p>Sur l’immigration aussi, le discours du PQ reste défensif.</p>
<p>La pénurie de logements, la capacité limitée du réseau de la santé et les ressources que demande la francisation sont de bonnes raisons de discuter des seuils d’immigration, et vouloir les ajuster n’a rien de xénophobe en soi. Le problème, c’est que dans <a href="https://pq.org/independance/plan-immigration/">le plan d’immigration du PQ</a>, les nouveaux arrivants sont surtout présentés comme une pression sur la capacité d’accueil et un risque pour le français. Le parti explique en détail comment il fixerait des limites et ferait passer des examens, mais dit peu de choses sur la façon dont ces personnes participeraient, à égalité, à la conception des institutions du nouveau pays, ou profiteraient de ses possibilités. Si l’avenir commun demande d’abord aux nouveaux venus de se couler sans rien dire dans une identité déjà définie, il aura du mal à rallier autour du pays des gens de toutes origines.</p>
<h2 id="la-langue-et-les-cégeps">La langue et les cégeps</h2>
<p>Protéger le français en Amérique du Nord, pour que les gens puissent y travailler, étudier et vivre dignement en français, est un objectif légitime que je ne conteste pas. La loi 101 a envoyé les enfants d’immigrants à l’école française et changé le paysage linguistique de Montréal, et cet apport historique mérite d’être reconnu.</p>
<p>Le projet du PQ d’étendre la loi 101 au cégep a sa propre logique. Beaucoup de jeunes issus de familles francophones ou immigrantes passent au réseau anglophone au cégep, et leur vie professionnelle et sociale bascule ensuite vers l’anglais. La loi 96 plafonne déjà les inscriptions dans les cégeps anglophones ; le PQ estime que ce n’est pas suffisant.</p>
<p>Je pense quand même que c’est la mauvaise direction. Le gouvernement précédent a fortement relevé les droits de scolarité des étudiants des autres provinces et récupéré l’essentiel des droits payés par les étudiants étrangers, et ce sont les universités anglophones qui en ont le plus souffert. <a href="https://www.mcgill.ca/president/fr/article/communications-messages-la-communaute/mesures-gouvernementales-touchant-les-universites">McGill estimait en 2023</a> que ces deux mesures, jointes à la baisse attendue des inscriptions, lui coûteraient de 42 à 94 millions de dollars par année ; <a href="https://www.concordia.ca/ucactualites/central/nouvelles/2025/11/04/mise-a-jour-de-lautomne-sur-le-budget-de-concordia.html">Concordia</a> impute surtout ses déficits successifs à la nouvelle formule de financement des étudiants internationaux et aux restrictions en matière d’immigration. Or, à la <a href="https://pq.org/wp-content/uploads/2026/10/PQ-Plateforme2026.pdf#page=40">page 40 de sa plateforme de 2026</a>, le PQ de PSPP s’engage à étendre la loi 101 au cégep, ainsi qu’à la formation professionnelle et à l’éducation des adultes. Concrètement, au moment où ils deviennent adultes et choisissent un cégep ou un métier, les jeunes perdraient la possibilité d’étudier en anglais.</p>
<p>Parler couramment l’anglais est aujourd’hui un atout important pour participer à la recherche, à la circulation mondiale du savoir et au commerce. Un <a href="https://www.noscommunes.ca/documentviewer/fr/44-1/SRSR/rapport-5/page-30">rapport du Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes</a> cite des données selon lesquelles plus de 90 % des articles savants publiés dans le monde en 2019 l’étaient en anglais, contre 64 % en 1995. Une société francophone qui a confiance en sa culture peut voir le bilinguisme, voire le multilinguisme, de ses jeunes comme un avantage dans le monde. <a href="https://www.concordia.ca/fr/actualites/nouvelles/2026/06/16/l-universite-concordia-signe-une-entente-avec-quebec-pour-renforcer-l-apprentissage-du-francais.html">Les ententes volontaires sur le français</a> conclues en juin 2026 entre le gouvernement du Québec et les universités anglophones montrent qu’on peut promouvoir le français sans interdiction. Restreindre les choix par décret coûte plus cher, et a moins de chances de rallier les jeunes.</p>
<h2 id="conclusion">Conclusion</h2>
<p>Au PQ d’aujourd’hui, l’ouverture et l’audace d’autrefois se voient de moins en moins. Un mouvement qui sait dire clairement ce qu’il veut préserver, mais pas ce qu’il veut créer, voit son idéal s’épuiser, même si le balancier électoral l’a ramené au pouvoir.</p>
<p>L’inquiétude des Québécois pour leur survie est réelle. Mais les gens de toutes origines qui vivent au Québec ne devraient pas avoir à payer pour un projet de pays fondé surtout sur la défensive. Si le PQ veut qu’on croie à l’indépendance, il devra faire comme la génération de la Révolution tranquille et dire clairement ce qu’il entend bâtir.</p>
]]></content:encoded><pubDate>Wed, 07 Oct 2026 12:00:00 GMT</pubDate></item></channel></rss>