Cent vingt-sept dollars
Chaque mois de juillet, Retraite Québec verse aux parents un supplément pour l’achat de fournitures scolaires : 127 $ par enfant de 4 à 16 ans pour 2026-2027, sans condition de revenu (Narcity, juillet 2026). Les parents en font ce qu’ils veulent : un sac à dos neuf, les crayons que l’enfant préfère, ou des cahiers bon marché et le reste pour l’épicerie.
Le 26 août 2026, Québec solidaire a proposé de remplacer ce chèque. Le Centre d’acquisitions gouvernementales achèterait les fournitures en gros, puis l’État les distribuerait à tous les parents, quel que soit leur revenu. Ruba Ghazal estimait l’économie à 60 $ par enfant, en plus du temps gagné à la rentrée (Noovo, août 2026).
Elle admettait que la mesure aiderait aussi des familles aisées qui n’en ont pas besoin, mais tenait à éviter toute stigmatisation à l’école. L’argument est révélateur : pour que personne ne se distingue, tout le monde recevra la même boîte.
Deux ans plus tôt, en août 2024, le même parti réclamait l’inverse : doubler le chèque, de 121 $ à 242 $, pour un coût de 140 millions. Ruba Ghazal expliquait alors qu’un sac à dos rempli n’est pas un luxe (Noovo, août 2024). En deux ans, l’argent remis aux parents est passé du statut de nécessité à celui de problème à corriger.
Ce revirement n’est pas un détail de campagne. Il trahit une conviction : l’État sait mieux que les parents ce qui doit se trouver dans le sac de leurs enfants. La même conviction soutient la gestion de l’offre, la peur de la faillite et l’aveuglement des quartiers qui votent pour elle sur ce que leur confort coûte aux autres.
Le crayon d’État
Un chèque vaut toujours au moins autant qu’un colis du même montant. C’est l’un des résultats les plus simples de l’économie : avec 127 $, le parent peut acheter exactement ce que l’État aurait acheté, ou mieux, selon ce qu’il sait de son enfant. Avec un colis, il reçoit ce qu’un fonctionnaire a prévu pour un enfant moyen qui n’existe pas.
Or les listes de fournitures ne sont pas les mêmes d’une école à l’autre, ni d’une classe à l’autre. Beaucoup demandent de réutiliser le matériel en bon état de l’année précédente. Un acheteur central doit donc choisir : uniformiser les listes, et retirer ce choix aux enseignants, ou gérer des milliers de listes différentes, et perdre l’avantage du volume. Dans les deux cas, une partie des cahiers finira au fond d’un placard.
Il faut ensuite stocker, transporter et distribuer tout cela. En 2024, Québec solidaire comptait lui-même 1,65 million d’enfants visés par le supplément. Au montant actuel, c’est environ 210 millions de dollars par année qui passeraient par un seul guichet, au lieu d’être dépensés dans des centaines de papeteries, de pharmacies et de magasins à un dollar qui se font concurrence chaque mois d’août.
Ce guichet a déjà un dossier. En novembre 2024, la vérificatrice générale constatait que bien des achats groupés planifiés par le Centre d’acquisitions gouvernementales n’avaient jamais abouti ; pris par les délais, il signait des contrats sans appel d’offres pour que les services ne s’arrêtent pas. Quant aux 407,9 millions d’économies qu’il s’attribue, elle jugeait sa méthode de calcul « parfois discutable » (Noovo, novembre 2024).
C’est à cet organisme que l’on confierait la rentrée scolaire de tout le Québec, avec une échéance fixe et aucune marge d’erreur. Un retard ne veut plus dire un contrat reconduit ; il veut dire des enfants sans cahiers le premier jour d’école. On devine quel genre de contrat on signe dans ces conditions.
Je n’accuse personne de corruption. Je constate une structure. Quand un seul acheteur attribue chaque année des centaines de millions, l’intérêt des fournisseurs ne se joue plus auprès des parents, mais auprès de quelques décideurs. Le Québec connaît ce film : la commission Charbonneau a documenté la collusion dans les contrats publics de construction, et le rapport Gallant a conclu, en décembre 2025, que la direction de la SAAQ avait caché pendant des années l’explosion des coûts de SAAQclic, désormais estimés à au moins 1,1 milliard de dollars (Noovo, décembre 2025).
Le marché n’est pas vertueux. Il est simplement plus difficile à corrompre, parce que le pouvoir d’achat y est dispersé entre des millions de mains. Centraliser l’achat, c’est créer une cible.
La vertu payée à l’épicerie
Dans un séminaire universitaire, la gestion de l’offre a tout pour plaire. Elle protège la ferme familiale contre les géants américains, stabilise les prix, garde les rangs vivants. On en sort convaincu d’avoir défendu les faibles. La question qu’on y pose rarement est pourtant la plus simple : qui paie?
Le mécanisme est connu. Des quotas limitent la production de lait, d’œufs et de volaille ; des tarifs prohibitifs bloquent les importations au-delà de petits contingents. Le prix canadien reste donc au-dessus du prix du marché. La différence ne disparaît pas : elle est payée à la caisse.
Le premier payeur est le consommateur, et d’abord le plus pauvre. En juin 2026, l’Institut économique de Montréal, un institut favorable au marché, chiffrait ce coût à 224 $ par personne et par année : 1,25 % du revenu des ménages les plus pauvres, contre 0,33 % pour les plus riches. Il s’appuie sur une étude parue en 2015 dans Canadian Public Policy : plus le revenu est faible, plus cette dépense occupe une grande part du budget familial. Selon ses calculs, la politique maintient 41 279 ménages canadiens sous le seuil de faible revenu (IEDM, 2026).
Le deuxième payeur est le jeune agriculteur. Au Québec, le droit de produire un kilogramme de matière grasse par jour est plafonné à 24 000 $ depuis 2015 (UPA Montérégie). Un quota de 100 kg coûte donc 2,4 millions de dollars avant même d’acheter une vache. La gestion de l’offre ne protège pas « les agriculteurs » ; elle protège ceux qui sont déjà dedans, contre ceux qui voudraient y entrer.
Le troisième payeur est le reste de l’économie. En juin 2025, le Parlement a adopté le projet de loi C-202, déposé par le Bloc québécois, qui interdit toute concession commerciale sur ces tarifs (Parlement du Canada). Au moment même où le Canada renégocie avec les États-Unis, l’Institut C.D. Howe a observé que la loi lie les mains des négociateurs (C.D. Howe, juillet 2025). L’aluminium, le bois, l’automobile négocient désormais avec un bras attaché.
Ce n’est pas de la solidarité. C’est une rente privée garantie par l’État, financée en partie par la mère seule qui achète du lait. Le séminaire voit l’agriculteur qu’il protège ; il ne voit pas celle qui paie à la caisse.
Un monde sans faillite
Derrière la boîte de crayons, il y a une vision du monde où rien n’échoue. Aucune papeterie ne ferme, aucune ferme ne disparaît, aucun investissement public ne se perd, aucune récession n’interrompt les promesses. C’est un monde confortable. Ce n’est pas le nôtre.
Dans une économie de marché, l’échec est une information. La papeterie qui vend des crayons qui cassent perd ses clients au profit de celle d’en face, et l’argent va là où il est mieux employé. Joseph Schumpeter appelait cela la destruction créatrice : la disparition de ceux qui servent mal est le prix de l’apparition de ceux qui servent mieux.
Un fournisseur unique choisi par appel d’offres n’a pas ce problème. Ses crayons peuvent casser ; il garde le contrat jusqu’au prochain appel d’offres, et l’enfant garde ses crayons cassés. Le parent mécontent n’a plus de magasin d’en face. Il a un formulaire de plainte.
L’investissement obéit à la même loi. Un capital-risqueur sait que la plupart de ses paris échoueront et qu’un seul succès paiera pour les autres. L’État, lui, ne peut pas avouer qu’il parie. Chaque projet est présenté comme un succès assuré, jusqu’au jour où la faillite arrive quand même, et où personne n’en est responsable. Nier l’échec ne l’empêche pas ; cela l’empêche seulement d’enseigner quoi que ce soit.
Il y a aussi les cycles. Les promesses universelles se font en période de croissance et se paient en période de récession. À l’automne 2025, Québec prévoyait déjà un déficit de 12,4 milliards de dollars pour 2025-2026, soit 1,9 % du PIB (CFFP, décembre 2025). C’est dans ce contexte que la campagne a défilé ses nouveaux programmes universels. Une famille qui raisonnerait ainsi serait jugée imprudente ; un parti qui le fait se dit généreux.
Enfin, tout a un coût. Ce n’est pas une idéologie, c’est de l’arithmétique. Chaque cahier distribué gratuitement a été fabriqué, transporté, entreposé et payé par quelqu’un. Refuser cette arithmétique n’est pas de la compassion. C’est le luxe de ceux qui ne voient jamais la facture arriver chez eux.
La facture que les quartiers centraux ne voient pas
Le 5 octobre, Québec solidaire a remporté neuf circonscriptions, surtout à Montréal. Ses idées y semblent aller de soi, parce qu’on y vit entouré de services dont on ne voit jamais le payeur. On s’y déplace à pied, à vélo, en métro ; le métro y paraît aussi naturel que l’eau du robinet.
Il ne l’est pas. Le transport collectif métropolitain est financé par les usagers, par les municipalités, et par les automobilistes de toute la région, à travers les taxes sur l’essence et sur l’immatriculation. Depuis le 1er janvier 2025, chaque propriétaire d’un véhicule de promenade dans la Communauté métropolitaine de Montréal paie 150 $ de taxe d’immatriculation au lieu de 59 $, pour combler 361 millions d’un déficit de 561 millions (Noovo, mai 2024).
Celui qui paie cette taxe, c’est souvent l’habitant d’un arrondissement périphérique, de Laval ou de la Rive-Sud, qui prend sa voiture parce qu’aucun métro ne passe près de chez lui. Il finance la ligne qu’emprunte, au centre, quelqu’un qui n’a pas de voiture. Le chef de l’opposition à l’hôtel de ville, Aref Salem, d’Ensemble Montréal, le disait alors : « Cette hausse draconienne punit des automobilistes qui n’ont d’autre choix en termes de transport collectif » (Noovo, mai 2024).
La réponse de Québec solidaire à cette hausse est instructive. Son député Alexandre Leduc l’a baptisée « taxe Guilbault », du nom de la ministre des Transports, et réclamait plutôt que Québec paie davantage (Noovo, mai 2024). Autrement dit : pas l’automobiliste de Laval, mais le contribuable de tout le Québec. Dans le même article, la ministre Geneviève Guilbault disait : « L’ensemble des régions du Québec ne peut pas éponger systématiquement des déficits d’un demi-milliard de dollars pour du transport collectif dans le Grand Montréal. »
Les arts suivent la même logique. Depuis le budget de mars 2025, les programmes du Conseil des arts et des lettres du Québec disposent de 200 millions de dollars par année pendant trois ans ; ceux de la SODEC dépassent 125 millions en 2025-2026 (Plan budgétaire du Québec, mars 2025). S’y ajoutent le Conseil des arts du Canada et celui de Montréal.
Je ne dis pas que les artistes vivent dans le luxe. La plupart gagnent peu, et ils l’ont dit dans la rue en 2025. Je dis que le jugement d’un jury a remplacé celui du public. Une œuvre que peu de gens veulent voir peut être financée ; une œuvre que beaucoup veulent voir doit d’abord convaincre un comité. Ce n’est pas un crime. C’est un privilège, payé en partie par des gens qui ne mettront jamais les pieds dans ces salles.
Il en va de même des CPE, de l’école gratuite, des soins, des allocations familiales. Ces acquis ne tiennent pas parce que les quartiers centraux les produisent. Ils tiennent parce que l’économie entière, ses mines, ses forêts, ses usines, ses camionneurs, ses bureaux, dégage assez de surplus pour qu’on puisse les financer sans trop y penser. À force de ne pas y penser, on finit par prendre pour un droit ce qui est un transfert.
La générosité des autres
Revenons à la boîte de crayons. La promesse de Québec solidaire n’est pas absurde parce qu’elle est généreuse. Elle l’est parce qu’elle confond la générosité et le contrôle. Un chèque dit aux parents : voici de l’aide, vous savez mieux que nous ce dont votre enfant a besoin. Une boîte leur dit : voici ce que vous recevrez.
La gestion de l’offre, la boîte de crayons et les services des quartiers centraux ont un point commun. Chacun est un avantage visible pour celui qui le reçoit et invisible pour celui qui le paie : la mère seule à l’épicerie, le parent qui aurait choisi autrement, l’automobiliste de Laval, le contribuable de Rimouski.
En 2024, Québec solidaire voulait doubler le chèque ; en 2026, il voulait le remplacer par un colis. Entre les deux propositions, une seule chose n’a pas changé : aucune ne commençait par demander qui paierait.
Un parti qui veut gouverner pour tout le monde devrait commencer par compter ceux qui paient. La véritable générosité se fait avec son propre argent. Celle qui se fait avec l’argent des autres porte un autre nom : le pouvoir.
Sources
- QS propose des fournitures scolaires par achats groupés puis redistribués — La Presse canadienne / Noovo Info, 26 août 2026
- QS demande à la CAQ d’augmenter le supplément pour les fournitures scolaires — Noovo Info, 21 août 2024
- Les parents du Québec recevront 127 $ de plus par enfant cette semaine — Narcity Québec, juillet 2026
- Le coût du REM grimpe à 9,4 milliards $ (la section « Le CAG génère peu d’économies » rapporte les constats de la vérificatrice générale sur le Centre d’acquisitions gouvernementales) — La Presse canadienne / Noovo Info, 20 novembre 2024
- Rapport Gallant : des années de mensonges à la SAAQ — Noovo Info, décembre 2025
- Supply Management Is Impoverishing Canadians — Institut économique de Montréal, juin 2026
- Tournée 2025 : politique de quota — UPA Montérégie / Producteurs de lait, 2025
- Projet de loi C-202 (gestion de l’offre), sanction royale — Parlement du Canada, 26 juin 2025
- New supply management law ties the hands of our trade negotiators — Institut C.D. Howe, 3 juillet 2025
- Bulletin de veille du 2 décembre 2025 (mise à jour économique, déficit 2025-2026) — CFFP, Université de Sherbrooke
- La taxe sur l’immatriculation va presque tripler dans le Grand Montréal en 2025 — Noovo Info, mai 2024
- Hausse marquée de la taxe sur l’immatriculation : Guilbault rejette la responsabilité sur la CMM — La Presse canadienne / Noovo Info, 31 mai 2024
- Budget 2025-2026 : Plan budgétaire (page C.63, CALQ et SODEC) — ministère des Finances du Québec, 25 mars 2025
Références : Ryan Cardwell et al., « Milked and Feathered: The Regressive Welfare Effects of Canada’s Supply Management Regime », Canadian Public Policy, vol. 41, n° 1, 2015 ; Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) ; Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (commission Charbonneau), rapport final, 2015 ; Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850).
Envie de me contredire ? Voici vos munitions :
- Les automobilistes ne sont pas en reste : personne ne leur a jamais envoyé la facture des bouchons et des gaz d’échappement.
- Le marché francophone a sa taille ; sans subventions, bien des œuvres n’existeraient tout simplement pas. Cela s’appelle une défaillance du marché, pas un privilège.
- La gestion de l’offre ne coûte pas un sou au Trésor, et les fermes comme les prix restent stables. Les agriculteurs américains en rêvent.
- Les achats groupés obtiennent des rabais de volume ; versez des chèques, et qui sait si les 127 $ finiront en crayons ou en bière ?