Une rivière peu profonde
En janvier de l’an 49 av. J.-C., Jules César se tenait avec la XIIIe légion au bord d’une petite rivière appelée le Rubicon.
Cette rivière coule près de l’actuelle Rimini, dans le nord-est de l’Italie. Elle n’est ni large ni profonde. Ce qui lui donnait son importance, ce n’était pas l’eau, mais le droit : le Rubicon marquait la frontière entre la province de Gaule cisalpine et l’Italie proprement dite. Selon les règles romaines, le commandement militaire d’un gouverneur de province ne valait qu’à l’intérieur de sa province. Franchir cette ligne à la tête d’une armée pour entrer en Italie, c’était trahir la République.
Ce qui barrait la route à César n’a donc jamais été l’eau, mais une convention. Les Romains partageaient la conviction qu’on ne franchit pas cette ligne avec une armée. Cette convention n’avait ni murailles ni garnison ; sa seule garantie était que les généraux acceptent de la respecter, et que les soldats refusent de suivre quiconque la violerait.
Pourquoi César a-t-il traversé ? La postérité a souvent dépeint la scène comme le coup de dés d’un ambitieux. Mais les sources anciennes évoquent aussi un motif plus terre à terre : la peur.
César avait fait la guerre en Gaule pendant près de dix ans, et ses adversaires à Rome l’attendaient depuis presque aussi longtemps. Le Sénat exigeait qu’il rende son commandement et revienne à Rome en simple citoyen. Or un simple citoyen ne jouissait d’aucune immunité. Selon Suétone, Caton le Jeune avait juré à plusieurs reprises de le traîner devant les tribunaux dès qu’il aurait licencié son armée. Un an et demi plus tard, à Pharsale, contemplant les soldats pompéiens tombés sur le champ de bataille, César prononça ces mots :
Voilà ce qu’ils ont voulu. Après de si grands exploits, moi, Caius César, j’aurais été condamné si je n’avais cherché appui auprès de l’armée.
C’est bien sûr un plaidoyer pro domo. Mais il met à nu la logique la plus dangereuse d’une république au bord de l’effondrement : quand perdre le pouvoir signifie perdre sa liberté, ceux qui le détiennent cessent de vouloir le céder de bon gré.
Plus de deux mille ans plus tard, je repense souvent à cette rivière. Non que je croie qu’un président américain soit César — une analogie historique n’est pas une preuve, et les États-Unis ne sont pas Rome. Mais parce qu’elle pose une question toujours actuelle : une frontière sans murailles, qu’est-ce qui la fait tenir ?
Autrement dit : où est le Rubicon américain ? Est-il encore là ?
Avant la traversée, la rivière était déjà basse
César n’était pas le premier à conduire une armée vers Rome. Bien avant lui, la rivière avait été mise à l’épreuve à maintes reprises.
À partir de l’époque de Marius, les légions romaines se recrutèrent de plus en plus parmi les pauvres sans terre. Qu’un vétéran obtienne ou non un lopin de terre pour ses vieux jours dépendait souvent de la capacité de son général à le lui arracher à Rome. La subsistance du soldat se trouva liée au destin politique du général, et sa loyauté glissa peu à peu de la République vers le général.
En 88 av. J.-C., après que ses adversaires lui eurent retiré le commandement de la guerre en Orient, Sylla marcha sur Rome. C’était la première fois qu’une armée romaine attaquait sa propre capitale. Selon Appien, presque tous les officiers de Sylla l’abandonnèrent ; un seul questeur resta. Eux savaient que cette ligne ne se franchissait pas. Mais les soldats suivirent Sylla.
Au cours des quarante années suivantes, Marius et Cinna reprirent Rome par la force ; Sylla revint une seconde fois les armes à la main et publia ses listes de proscription, mettant à prix la tête de ses ennemis et confisquant leurs biens. Le prix d’une défaite politique n’était plus la perte d’une charge, mais celle de la vie et du patrimoine. Lorsque César se tint au bord du Rubicon, les Romains avaient vu cette ligne franchie trop souvent.
Cette fois, le personnage le plus important à quitter César fut Labienus, son meilleur lieutenant en Gaule, qui passa dans le camp de Pompée. Les légions, elles, restèrent. César expliqua à ses soldats que le Sénat avait bafoué les droits des tribuns de la plèbe et qu’il franchissait la rivière pour les défendre — autrement dit, celui qui franchissait la ligne prétendait protéger la République.
Avec le recul, la traversée de César fut moins un coup de force soudain qu’une confirmation : la confirmation que la rivière était devenue trop basse pour arrêter qui que ce soit. Les officiers de Sylla pouvaient encore refuser ; les soldats de César n’hésitaient plus. Chaque franchissement resté impuni rendait le suivant plus facile ; chaque lutte politique tranchée par les procès et la violence rendait le détenteur suivant du pouvoir plus effrayé à l’idée de le lâcher.
Une république perd rarement ses frontières d’un seul coup. Le plus souvent, la rivière baisse peu à peu.
Les Américains ont inscrit la rivière dans un serment
Les fondateurs des États-Unis avaient lu l’histoire romaine. Ce qu’ils craignaient par-dessus tout, c’était justement qu’une armée permanente devienne la troupe privée d’un seul homme. La Constitution a donc fait du président le commandant en chef des forces armées, mais a confié au Congrès le pouvoir de lever des armées, de les financer et de déclarer la guerre. L’armée devait obéir aux civils élus, mais à aucune personne en particulier.
Cette ligne est inscrite le plus clairement dans un serment. Lorsqu’un officier américain prend ses fonctions, son serment ne compte qu’un seul objet de loyauté : « soutenir et défendre la Constitution des États-Unis contre tous ses ennemis, étrangers et intérieurs », et lui porter « une foi et une allégeance sincères ». Le président n’y apparaît nulle part. Le nom de personne n’y figure.
Le serment d’enrôlement des militaires du rang ajoute la promesse d’obéir aux ordres, mais l’ordre des phrases et les réserves sont soigneusement pesés : d’abord défendre la Constitution, ensuite seulement obéir aux ordres du président et des officiers supérieurs — et cette obéissance doit se faire « conformément aux règlements et au Code uniforme de justice militaire ». Or, selon ce code, le devoir d’obéissance ne s’étend qu’aux ordres légaux.
Ces mots paraissent anodins. Leur poids n’apparaît que par contraste. Les soldats de la république de Weimar juraient autrefois fidélité à la Constitution du Reich. En août 1934, le jour même de la mort de Hindenburg, ils durent prêter un nouveau serment : une « obéissance inconditionnelle » à Adolf Hitler en personne. Entre une constitution et un homme, il n’y avait que le texte d’un serment.
Voilà pourquoi, à mes yeux, le Rubicon américain ne se trouve pas d’abord sur une carte. Il se trouve dans un mot de ce serment : « Constitution ». Ce mot a remplacé la loyauté envers une personne par la loyauté envers un ensemble de règles.
Mais cette ligne doit être regardée des deux côtés. Le contrôle civil de l’armée est lui-même un principe républicain. Un président peut remplacer des généraux, modifier la politique militaire et ordonner aux forces armées d’accomplir des missions légales ; un officier ne peut pas refuser d’obéir simplement parce que le président lui déplaît. Une armée qui décide elle-même à qui obéir a, elle aussi, franchi le Rubicon — simplement dans l’autre sens.
La vraie ligne est étroite : obéir aux ordres légaux, refuser les ordres manifestement illégaux. Ce qui la fait tenir, ce n’est pas l’orientation politique de tel ou tel général, mais des milliers et des milliers d’officiers, de procureurs, de juges et de fonctionnaires qui, au moment de choisir, savent encore à quoi va leur loyauté.
2021 : ceux qui gardaient la rive
Le moment où les États-Unis se sont le plus approchés de cette rivière a suivi l’élection de 2020.
Trump a perdu l’élection et a refusé de le reconnaître. Son équipe a intenté plus de soixante poursuites dans différents États et les a presque toutes perdues, souvent devant des juges nommés par des républicains. La pression s’est alors déplacée vers des personnes précises. Le secrétaire d’État de la Géorgie, Brad Raffensperger, a reçu un appel du président lui demandant de « trouver » 11 780 voix — exactement une de plus que l’avance de Biden. Il a refusé.
Le 6 janvier 2021, la pression s’est abattue sur le vice-président Mike Pence. Trump voulait qu’en présidant la certification au Congrès, il refuse de compter les grands électeurs de certains États. Dans une lettre rendue publique ce jour-là, Pence a écrit que son serment de soutenir et de défendre la Constitution lui interdisait de « revendiquer une autorité unilatérale pour décider quels votes électoraux doivent être comptés et lesquels ne doivent pas l’être ». Quelques heures plus tard, une partie de la foule qui avait envahi le Capitole scandait qu’il fallait pendre Pence. Le soir même, le Congrès s’est réuni de nouveau et a achevé la certification aux petites heures du lendemain.
Six jours plus tard, tous les membres du Comité des chefs d’état-major interarmées ont signé un message adressé à l’ensemble des forces : « Tout acte visant à perturber le processus constitutionnel va non seulement à l’encontre de nos traditions, de nos valeurs et de notre serment ; il est contraire à la loi. » Le message rappelait aussi aux troupes que, le 20 janvier, le président élu Biden prêterait serment et deviendrait leur 46e commandant en chef.
La plupart de ces gens n’étaient pas des adversaires politiques de Trump. Raffensperger et Pence sont républicains ; Pence avait servi Trump pendant quatre ans. Ils n’avaient pas besoin de s’opposer à la moindre de ses politiques. Il leur suffisait de refuser, dans les limites de leurs fonctions, de faire ce que la loi n’autorisait pas. C’est exactement ce qu’avaient fait les officiers de Sylla : ils n’étaient pas forcément contre Sylla, ils savaient seulement que cette ligne ne se franchissait pas.
Cette fois-là, la rivière a tenu.
Mais la leçon de Rome, c’est qu’avoir tenu une fois ne garantit pas que l’eau restera aussi profonde. Ce qui se passe après une tentative de franchissement compte tout autant.
Après l’élection de 2024, le département de la Justice, conformément à sa politique de longue date de ne pas poursuivre un président en exercice, a abandonné les accusations fédérales visant les efforts de Trump pour renverser le résultat de l’élection. Le 20 janvier 2025, le jour même de son retour à la Maison-Blanche, Trump a gracié quelque 1 500 accusés liés à l’assaut du Capitole et commué la peine de quatorze autres. Parmi les bénéficiaires de ces mesures de clémence figuraient des personnes condamnées pour avoir agressé des policiers ou comploté pour empêcher la passation du pouvoir.
Le droit de grâce est expressément conféré au président par la Constitution, et ses partisans peuvent raisonnablement soutenir que certains accusés avaient été trop lourdement condamnés. Mais le message envoyé par ces grâces dépassait de loin les cas individuels : ceux qui ont tenté d’empêcher une passation légale du pouvoir peuvent être pardonnés au nom de leur loyauté politique. Pour le prochain qui se tiendra au bord de la rivière, le prix de la traversée vient de baisser.
Quelqu’un sonde la profondeur
Rien de ce qui s’est passé depuis 2025 ne ressemble à une traversée à la César. Le président n’a pas ordonné à l’armée d’encercler le Congrès, ni annoncé l’annulation d’une élection. C’est justement pour cela que ces événements méritent un examen attentif. Pris un par un, chacun peut trouver une justification juridique. Mis bout à bout, ils ressemblent à quelqu’un qui sonde la rivière, endroit par endroit, pour en mesurer la profondeur.
Premier endroit : l’armée et les villes. En juin 2025, malgré l’opposition du gouverneur de la Californie, Trump a placé la Garde nationale californienne sous commandement fédéral et l’a envoyée à Los Angeles, suivie de Marines. Des déploiements ou des tentatives semblables ont suivi à Washington, Memphis, Portland et Chicago. Le 30 septembre, des centaines de généraux et d’amiraux ont été convoqués à la hâte à Quantico, en Virginie. Trump leur a dit que les États-Unis subissaient une « invasion de l’intérieur » et qu’il faudrait utiliser certaines « villes dangereuses » comme terrains d’entraînement pour l’armée. Selon les journalistes présents, les généraux sont restés pour la plupart silencieux. En janvier 2026, alors que des manifestations contre les opérations fédérales d’immigration gagnaient le Minnesota, Trump a menacé d’invoquer l’Insurrection Act pour envoyer des troupes régulières, avant d’affirmer le lendemain que ce n’était pas nécessaire « pour l’instant ».
La question n’est pas de savoir si l’armée peut un jour intervenir sur le sol américain. En cas de catastrophe, d’émeutes, ou lorsque la loi fédérale ne peut réellement plus être appliquée, la loi le permet. La question est la suivante : quand un président décrit ses adversaires politiques intérieurs comme des ennemis qui ne portent simplement pas d’uniforme, il déplace discrètement la ligne dans l’esprit des militaires. Les « ennemis intérieurs » contre lesquels leur serment leur demande de défendre la Constitution, est-ce ceux qui veulent la renverser, ou ceux qui s’opposent au président ?
Deuxième endroit : les juristes de l’armée. Le 21 février 2025, Trump a limogé le président du Comité des chefs d’état-major interarmées ; le même jour, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a démis de leurs fonctions les juges-avocats généraux de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air. Ces trois officiers étaient les plus hauts conseillers juridiques de l’armée, et leur rôle consiste justement, entre autres, à dire aux commandants si un ordre est légal. Hegseth a expliqué par la suite qu’il ne voulait pas que les juristes militaires soient des « obstacles aux ordres donnés par un commandant en chef ».
Le président a le droit de remplacer ses généraux ; ce n’est pas illégal en soi. Mais quand Sylla a marché sur Rome, ce sont ses officiers qui l’ont quitté. Aujourd’hui, ceux dont le métier est de dire aux officiers quels ordres sont illégaux ont été les premiers remplacés.
Troisième endroit : le serment lui-même. En novembre 2025, six élus démocrates au Congrès, tous issus de l’armée ou du renseignement, ont diffusé une vidéo rappelant aux militaires qu’ils peuvent refuser des ordres illégaux. Cette phrase ne fait guère que reprendre le serment et le code militaire. Ses détracteurs peuvent faire valoir que la vidéo ne précisait pas quels ordres étaient illégaux et que son moment et ses intentions étaient politiques — ce débat est légitime. Mais la réponse de Trump a été de qualifier la vidéo de « comportement séditieux, passible de la peine de mort ». En janvier 2026, Hegseth a adressé une lettre de blâme officielle à l’un d’eux, le sénateur Mark Kelly, et lancé une procédure pour réduire le grade et la pension de ce capitaine de vaisseau à la retraite.
Je considère qu’il s’agit de l’un des moments les plus inquiétants des deux dernières années. Ce n’était pas un ordre donné à l’armée de commettre un acte illégal. C’était faire du simple fait de rappeler à l’armée de ne rien commettre d’illégal un acte dangereux. Si même répéter le serment a un prix, que pensera le prochain officier qui recevra un ordre illégal ? Pour rendre une rivière inutile, il n’est pas nécessaire de la franchir. Il suffit que les gens aient peur de dire où elle se trouve.
Quatrième endroit : les procureurs. En septembre 2025, Trump a publiquement désigné ses cibles sur les réseaux sociaux et exigé que la procureure générale poursuive l’ancien directeur du FBI James Comey, la procureure générale de l’État de New York Letitia James et d’autres. Le procureur fédéral du district Est de la Virginie a démissionné sous la pression, et une conseillère de la Maison-Blanche sans aucune expérience de procureure a été installée à sa place. En quelques semaines, elle a obtenu des actes d’accusation contre les deux.
Ici, je dois répondre honnêtement à une objection. Les partisans de Trump diront : en 2023, Trump lui-même a été inculpé à quatre reprises — n’était-ce pas des poursuites politiques ? Je ne crois pas qu’on puisse simplement mettre les deux sur le même plan. Ces affaires-là ont été engagées par un procureur spécial et par des procureurs locaux, elles sont passées devant des grands jurys, et dans l’une d’elles un jury a rendu un verdict de culpabilité. Ici, le président a d’abord désigné publiquement ses cibles, puis remplacé un procureur qui refusait de porter des accusations.
Cette objection pointe pourtant un danger réel, et c’est précisément la leçon laissée par César : dès que les deux camps croient que perdre le pouvoir signifie être traîné devant les tribunaux par l’autre, plus personne n’accepte de le céder pacifiquement. Ce qui permet de juger si une poursuite franchit la ligne, ce n’est donc pas l’identité de l’accusé, mais la procédure elle-même : la décision de poursuivre repose-t-elle sur la preuve et sur un jugement indépendant du ministère public, ou sur la volonté du président ?
Mais la rivière est toujours là
Au cours de ces deux années, beaucoup de gens se sont aussi postés sur la rive — et tous ne sont pas des opposants à Trump.
Les gouvernements de l’Illinois, de la Californie et de l’Oregon ont traîné le gouvernement fédéral devant les tribunaux. Ici, le fédéralisme n’est pas un principe abstrait de manuel, mais une véritable digue : quand le président veut transformer la milice d’un État en armée fédérale, le gouverneur peut dire non, et s’adresser à un juge.
Le 23 décembre 2025, la Cour suprême a rejeté la demande d’urgence du gouvernement dans l’affaire de Chicago. Tout son avis non signé tourne autour d’une expression. La loi invoquée par le président ne l’autorise à placer la Garde sous commandement fédéral que s’il est « incapable » de faire appliquer la loi fédérale avec les « forces régulières », et la Cour a jugé que ces « forces régulières » désignaient très probablement l’armée elle-même. Or l’armée ne peut légalement faire respecter la loi que dans des circonstances « exceptionnelles » ; la loi se trouve donc cantonnée à ces mêmes circonstances. Ce jugement émane d’une cour à majorité conservatrice. Avant elle, quatre juges de juridictions inférieures avaient déjà donné tort au gouvernement, estimant que la situation sur le terrain ne justifiait pas l’envoi de la Garde. Deux d’entre eux avaient été nommés par des présidents démocrates, deux par des présidents républicains ; l’un des juges d’appel devait même sa nomination à Trump. La formation d’appel l’a écrit sans détour : « l’opposition politique n’est pas une rébellion ».
Les poursuites contre Comey et James ont été annulées par une juge fédérale en novembre 2025, au motif que la nomination de la procureure intérimaire était elle-même illégale. Le département de la Justice a ensuite soumis deux fois le dossier de James à un grand jury, et essuyé deux refus. Un grand jury se compose de seize à vingt-trois simples citoyens, et qu’il refuse d’inculper à la demande d’un procureur est extrêmement rare dans la pratique judiciaire américaine. Le département de la Justice a fait appel ; la Cour d’appel du quatrième circuit a entendu les plaidoiries à la mi-septembre et, au moment où j’écris ces lignes, n’a pas encore rendu sa décision.
L’affaire Mark Kelly a été suspendue en février 2026 par un juge fédéral nommé par George W. Bush, qui a estimé que le Pentagone avait violé la liberté d’expression de Kelly et menacé les droits constitutionnels de millions de militaires retraités. Hegseth a annoncé que la décision ferait « immédiatement » l’objet d’un appel.
Le haut commandement militaire ne s’est pas tu jusqu’au bout non plus. Fin août 2026, en réponse à une lettre de la sénatrice Elissa Slotkin, le président du Comité des chefs d’état-major interarmées, le général Dan Caine, a écrit que l’armée n’avait aucun projet d’envoyer des militaires fédéraux ou des gardes nationaux fédéralisés dans les bureaux de vote, ni de saisir des bulletins ou des machines à voter. Il a ajouté une phrase : il n’avait ni reçu ni ne s’attendait à recevoir aucun ordre illégal concernant le rôle de l’armée dans les élections de mi-mandat.
En lisant cette phrase, j’ai éprouvé des sentiments partagés. D’un côté, voilà un général choisi personnellement par Trump qui écrit les mots « ordre illégal » dans une lettre publique — il sait où se trouve la ligne. De l’autre, le pays doté de la plus ancienne constitution écrite au monde a désormais besoin que son plus haut gradé promette, noir sur blanc, que l’armée ne se présentera pas là où les citoyens votent.
La rivière est toujours là. Mais si elle est encore là, ce n’est pas parce qu’elle fait naturellement partie du paysage : c’est parce que quelqu’un l’a toujours gardée.
Les Romains ont fini par oublier où coulait la rivière
Revenons à la question de départ : où est le Rubicon américain ?
Ma réponse : il ne se trouve ni à la Maison-Blanche, ni au Capitole, ni dans le résultat d’une élection en particulier. Il se trouve dans un mot du serment — « Constitution » — et en chaque personne concrète à qui l’on demande de choisir : l’officier qui reçoit un ordre, le procureur sommé de porter des accusations, le secrétaire d’État à qui l’on demande de « trouver » des voix, le simple citoyen qui siège dans un grand jury.
La vraie question n’est donc peut-être pas « Le président franchira-t-il la rivière ? », mais « La rivière est-elle encore là ? »
Une traversée est un moment spectaculaire : tout le monde la voit, et l’on peut y résister. L’éventualité la plus dangereuse est autre : personne ne traverse, et la rivière s’assèche d’elle-même. Ceux dont le rôle est de dire « ceci est illégal » sont remplacés. Ceux qui rappellent aux soldats leur serment sont traités de séditieux. Qui sera poursuivi dépend du nom que le président publie. Ceux qui ont tenté d’empêcher la passation du pouvoir sont graciés. Chaque étape a une base légale ; chaque étape peut être présentée comme une exception. Jusqu’au jour où un ordre manifestement illégal est vraiment donné, et où celui qui le reçoit regarde autour de lui et constate que plus personne ne sait dire où passe la ligne.
Ce n’est pas qu’une métaphore. L’emplacement du Rubicon a réellement été oublié.
Après la chute de la République, la petite rivière a perdu sa signification juridique, et avec elle, peu à peu, toute raison qu’on s’en souvienne. Son cours s’est déplacé, les noms de lieux ont changé, et plusieurs petites rivières du nord-est de l’Italie ont tour à tour été tenues pour le Rubicon ; la querelle a duré des siècles. En 1933, le gouvernement de Mussolini a officiellement désigné l’une d’elles, le Fiumicino, comme le Rubicon, et la petite ville qu’il traverse a été rebaptisée en conséquence. Des chercheurs ont plus tard trouvé des indices à l’appui de ce choix, mais le débat n’a jamais été entièrement tranché.
Chaque fois que j’y pense, j’y vois une ironie difficile à exprimer : c’est un dictateur qui a décidé, à la place des Romains, où se trouvait leur Rubicon.
À Rome même, presque tous les noms ont survécu. Auguste a affirmé avoir rendu la République au Sénat et au peuple romain. Le Sénat continuait de siéger ; on élisait toujours des consuls. Seulement, chacun savait que les vraies décisions se prenaient ailleurs. Les noms étaient tous encore là. La rivière avait disparu.
Je ne suis pas américain. Mais j’ai toujours pensé que ce qu’il y a de plus remarquable aux États-Unis, ce n’est ni leur richesse ni leur puissance, mais d’avoir fait de « nul n’est au-dessus de la loi » un système qui fonctionne depuis plus de deux siècles. Ce système n’a pas de murailles, pas plus que le Rubicon n’en avait. Sa profondeur dépend de ce que ceux qui détiennent le pouvoir y croient sincèrement — non pas le jour où ils prêtent serment, mais le jour où y croire a un prix.
Tant qu’assez de gens se souviennent de l’endroit où coule la rivière, elle demeure une frontière. Le jour où il faudra que les détenteurs du pouvoir indiquent à tous où elle se trouve, la république aura déjà cessé d’exister.
Notes : les paroles de César à Pharsale et la menace de poursuites de Caton se trouvent chez Suétone, Vie du divin Jules, 30 ; le départ des officiers de Sylla, chez Appien, Guerres civiles, I, 57 ; le discours de César à ses soldats au sujet des tribuns, dans César, La Guerre civile, I, 7 ; l’affirmation d’Auguste selon laquelle il aurait rendu la République, dans les Res Gestae Divi Augusti, 34. Les paroles de César sont traduites par l’auteur directement du latin de Suétone ; les autres traductions des sources anciennes et des citations anglaises sont également de l’auteur.