J’ai vu Akira lors de sa reprise en salle, et en quittant le cinéma, curieusement, je n’arrivais pas à chasser de ma tête les microdrames générés par IA que j’avais vus défiler sur mon fil ces derniers jours.

Les deux choses n’ont rien à voir, mais en se télescopant, elles produisent une sorte de vertige absurde.

Celluloïd

Sur le grand écran, Néo-Tokyo explose. Ce fourmillement de détails dessinés à la main, qui a même quelque chose d’un peu maladif, vous saute au visage : ce n’est que de l’effort physique et de la volonté, sans mélange.

Akira, Ghost in the Shell, Evangelion… Ce sont des monstres que seules pouvaient se permettre de nourrir les années les plus fiévreuses de la bulle économique japonaise, et la chaleur qui n’était pas encore retombée après son éclatement. Des centaines, des milliers de personnes se sont acharnées jour et nuit, penchées sur des feuilles de celluloïd, rien que pour graver dans la pellicule les hallucinations qu’elles avaient en tête.

Katsuhiro Otomo a adapté son propre manga en long métrage d’animation : Akira est sorti en juillet 1988, au moment où la bulle filait vers son sommet. Dans le comité de production qui le finançait, à côté de Kodansha, de Toho et de Bandai, même une maison de commerce généraliste comme Sumitomo Corporation avait sa part. Le film Ghost in the Shell et la série télévisée Neon Genesis Evangelion datent tous deux de 1995 ; la bulle avait alors éclaté depuis quelques années.

D’après les sources japonaises, Akira à lui seul a demandé trois ans de travail, environ 1 300 personnes, à peu près 150 000 cellulos et 327 couleurs. Les dialogues avaient été enregistrés d’abord, et les dessinateurs traçaient ensuite les mouvements des lèvres en suivant le jeu des comédiens. À l’époque, l’animation japonaise faisait d’habitude exactement l’inverse : on dessinait, puis on doublait.

Cette densité, même à près de quarante ans de distance, vous cloue encore à votre siège.

Le banquet qui ne s’arrête jamais

Et de l’autre côté de l’écran ? Les microdrames IA sont crachés par milliers chaque jour, et les flux générés en temps réel peuvent même ne jamais s’arrêter : tant que le spectateur n’éteint pas, ça continue.

Selon DataEye, une société d’analyse de données sur les microdrames, plus de 220 000 nouveaux microdrames IA et microdrames animés ont été mis en ligne au premier semestre 2026 rien que sur Douyin, le TikTok chinois, soit en moyenne plus de 1 200 par jour. Un article du Quotidien de la science et de la technologie paru en mars indiquait que produire un microdrame animé par IA ne coûtait plus que 500 yuans la minute, et qu’une petite équipe d’une dizaine de personnes pouvait en sortir cinquante épisodes en vingt jours. Akira, c’était 1 300 personnes pendant trois ans.

La technique fait des miracles, c’est vrai, et les coûts sont tombés presque à zéro, mais la logique qui s’en dégage est toujours la même : aucune résistance, aucune chaleur humaine, rien qu’un défilé sans fin d’appâts sensoriels bricolés pour intercepter des neurotransmetteurs. Plus tard, un enfant qui ouvrira les yeux sur le monde aura sans doute devant lui ce banquet sans fond, qui ne s’arrête jamais. On n’a rien à commander, rien à attendre, et quand on est rassasié, les plats arrivent encore.

La règle

Ce qui me donne vraiment froid dans le dos, ce n’est pas la technique elle-même, c’est le glissement du « point d’ancrage esthétique ».

Notre génération regarde les navets faits par IA avec, au fond d’elle, une règle graduée. Nous avons été saisis par des choses vraiment bonnes, au cinéma, dans les livres, dans les vieux jeux vidéo. Même si nous ne savions pas, à l’époque, ce qu’était l’« art sérieux », nous avions depuis longtemps le palais difficile. Alors aujourd’hui, quand l’algorithme vide ses poubelles, on reconnaît en une seconde ce goût de saccharine industrielle.

Mais la génération suivante ? Son goût de référence risque fort de se construire à partir de la saccharine industrielle.

Le glissement du point d’ancrage, cela veut dire que la règle a changé. Nous mesurons les microdrames IA avec Akira, et nous trouvons de la camelote. Un enfant qui a grandi en prenant les microdrames IA pour règle mesurera Akira, et il trouvera sans doute quelque chose de lent, de vieux, d’incompréhensible. Tous les deux seront persuadés d’avoir mesuré juste.

Cette règle, personne ne nous l’a apprise : elle s’est constituée peu à peu, chaque fois qu’on tombait sur quelque chose.

Rencontres à l’état sauvage

Enfant, quand on tombait sur un chef-d’œuvre à la télévision ou sur un DVD, il n’y entrait aucun calcul. On ne savait pas quels prix il avait remportés, ni à quel rang il figurait dans l’histoire du cinéma. On passait simplement par là, et on était touché. Ces « rencontres à l’état sauvage » ont quelque chose de magique : sans bruit, elles deviennent une part de la couleur de fond de notre esprit.

Si on tombait sur ces choses, c’est qu’à l’époque on n’avait pas le choix. On regardait ce que la télévision programmait ; si on n’en avait pas envie, on changeait de chaîne, c’est tout. Pour les DVD aussi, on regardait ce qu’on avait sous la main. Bien des choses, on ne les aurait jamais choisies soi-même, par exemple un vieux film qu’on ne comprenait pas vraiment du début à la fin ; mais il passait à ce moment-là, alors on restait devant. Il y en avait qu’on oubliait aussitôt, et d’autres qui restaient en nous pendant des années. C’est là tout l’intérêt de tomber sur quelque chose : cette chose n’a rien à voir avec les goûts qu’on avait déjà, elle fait irruption du dehors.

L’algorithme fait exactement l’inverse. Son talent, c’est de faire qu’on ne se heurte jamais à rien qui ne soit pas à son goût. Vous vous attardez quelques secondes de plus sur quelque chose, il vous en donne davantage ; ce que vous avez balayé du doigt, il vous le montre moins. Il ne vous empêche pas d’aller chercher Akira, il s’assure simplement que vous ne tomberez jamais dessus. Et même si Akira apparaît vraiment dans votre fil, ce sera le plus souvent une vidéo commentée du genre « Tout Akira en quelques minutes » : l’intrigue y est racontée, et on fait l’économie des deux heures.

Mais si l’on manque cette fenêtre, les bonnes choses deviennent des « classiques qu’il faut exhumer ».

Les voir une fois adulte, c’est suivre un cours de rattrapage. Un rattrapage permet aussi de comprendre, et même d’en voir davantage les rouages, mais ce qu’on a rattrapé devient difficilement une couleur de fond. Ce sur quoi on est tombé à l’adolescence et ce qu’on a rattrapé plus tard, un film après l’autre, en suivant une liste, n’ont pas le même poids.

Akira ne disparaîtra pas, bien sûr. Il reposera tranquillement dans les cinémathèques et sur les listes des cinéphiles. Mais un enfant nourri sans interruption par l’algorithme depuis tout petit, habitué à un rebondissement toutes les trois secondes et à une stimulation sans le moindre temps mort, au nom de quoi irait-il, une fois grand, passer deux heures à endurer la lenteur des vingt premières minutes d’un film d’autrefois, à s’accoutumer à la respiration d’un récit vieux de plusieurs décennies ? Ce n’est pas qu’il ne peut pas le trouver, c’est qu’il n’en a aucun besoin.

Le temps, en réalité, ne manque pas. Selon les chiffres du Rapport de recherche sur le développement de l’audiovisuel en ligne en Chine (2026), le temps moyen passé chaque jour par utilisateur sur les microdrames est de 129 minutes, plus que les 124 minutes que dure Akira. Plus de deux heures par jour, on peut donc les trouver ; seulement, elles sont coupées en petits morceaux.

Nostalgie

Chaque génération d’aînés trouve que la culture populaire des plus jeunes est en pleine décadence, et je sais bien que ce genre de propos verse facilement dans une nostalgie convenue.

Cette objection, il faut d’abord l’exposer jusqu’au bout. Le roman, la télévision, la bande dessinée, le jeu vidéo ont tous fait l’objet des mêmes craintes. Le « mouvement pour le bannissement des mauvais livres », au Japon en 1955, en est un exemple. Selon Wikipédia en japonais, au plus fort de la campagne, la fédération des associations de mères a tenu un « grand rassemblement pour le bannissement des mauvais livres », où des adhérentes en tablier ont livré aux flammes quelque 60 000 magazines et mangas. Tout était parti d’un simple mot d’ordre : en mai de cette année-là, un groupe de mères d’Akasaka, à Tokyo, avait lancé « Ne pas regarder, ne pas acheter, ne pas lire ». Osamu Tezuka a raconté plus tard que certains l’avaient même traité d’« ennemi des enfants ».

Plus de trente ans plus tard, c’est dans le manga et l’animation japonaise qu’Akira a poussé. Ce qui me sert de règle aujourd’hui appartient justement au genre de choses que les adultes jetaient au feu à l’époque.

Avec le recul, ces inquiétudes se sont pour la plupart révélées vaines ; du moins, les choses n’ont pas tourné aussi mal qu’on le disait. Les nouveautés qu’on méprisait ont souvent fini par nourrir leurs propres chefs-d’œuvre. Peut-être que la génération suivante tombera elle aussi, d’une manière que je n’imagine pas, sur des choses bien à elle, peut-être même dans ces microdrames au format vertical que je dédaigne aujourd’hui.

Mais ce qui m’inquiète, ce n’est pas le fossé entre les générations, c’est une forme d’atrophie du « toucher ».

Les romans, la télévision, la bande dessinée, même à l’époque où on les accablait, c’étaient eux aussi des œuvres terminées, posées là. Une fois un livre imprimé ou un film monté, c’était fixé : on n’y changeait pas un mot, pas un plan, selon la personne qui regardait. L’œuvre ne savait pas qui vous étiez, c’était à vous de faire le chemin jusqu’à elle. Derrière les microdrames qu’on fait défiler aujourd’hui, il y a un système qui vous mesure en temps réel : à quelle seconde vous balayez l’écran, sur quelle image vous vous arrêtez, il retient tout, et ajuste la vidéo suivante en conséquence. Il ne veut qu’une chose : que vous ne partiez pas.

Si l’on vide le chemin qu’on parcourt en grandissant de tout ce qui nous a un jour piqués au vif ou bouleversés, que devient le regard que l’on porte sur le monde ?

Résistance

J’ai écrit plus haut que les microdrames IA n’opposaient « aucune résistance ». Plus j’y pense, plus ce mot me paraît important.

La densité d’Akira, c’est la résistance qui l’a comprimée. Il fallait que quelqu’un dessine chaque cellulo trait après trait, puis le mette en couleur, un cellulo après l’autre ; une erreur, et il fallait recommencer, et même les mouvements des lèvres devaient être dessinés en courant après les voix déjà enregistrées. Les bras, l’argent et le temps étaient comptés, et la date butoir ne bougeait pas. Dans ces conditions, chaque plan qui a pu rester dans le film est là parce que quelqu’un a jugé qu’il valait cet effort. Cette densité, ce sont ces décisions empilées une à une. Les microdrames IA n’ont pas cette couche-là : générer un passage de plus ne coûte presque rien, et il n’y a donc pas besoin de raison pour le garder.

Du côté de celui qui regarde, il y a aussi de la résistance. Une œuvre réussie ne cherche pas à vous plaire d’entrée de jeu. Elle a sa propre respiration, elle laisse beaucoup de choses sans explication, et le meilleur se cache souvent là où c’est le moins agréable à regarder : un long silence, une scène qu’on n’a pas comprise la première fois. Il faut d’abord faire un bout de chemin avec elle, endurer un moment d’incompréhension et d’impatience, pour savoir où elle veut vous mener.

Ce que j’appelle le « toucher », c’est sans doute ce qui s’aiguise contre la résistance, des deux côtés. Le toucher, au fond, c’est la sensation d’une résistance : quand on appuie la main sur une table, on sent la table parce qu’elle résiste à la main.

Les microdrames IA retirent la résistance des deux côtés. Ceux qui fabriquent n’ont pas à choisir, ceux qui regardent n’ont rien à endurer ; un rebondissement toutes les trois secondes, et rien, nulle part, ne vous résiste. Si quelqu’un n’a touché que cela depuis l’enfance, les bonnes choses seront toujours là, mais sa main ne saura peut-être déjà plus les sentir.

Fin de séance

Les sermons du genre « C’est un classique, tu devrais le voir » n’ont jamais servi à rien. Si nous nous y sommes laissé prendre, à l’époque, c’est que ces œuvres avaient en elles-mêmes une vitalité sauvage. Mais quand les algorithmes les plus intelligents du monde se disputent l’attention d’un enfant et lui fourrent dans les yeux, au plus bas coût, la dopamine la plus médiocre et la moins chère, cette vitalité n’aura peut-être même plus l’occasion de se trouver face à lui.

Une reprise ne fabrique pas non plus de rencontres à l’état sauvage. Ceux qui achètent un billet pour un film d’animation de 1988 savent sans doute depuis longtemps de quoi il s’agit. Mais pendant ces deux heures, au moins, la résistance revient. La lumière s’éteint, et le film avance à son propre rythme ; il ne passe pas à un plan plus excitant parce que quelqu’un a l’esprit ailleurs, et il n’y a rien à balayer du doigt.

Quand je suis sorti du cinéma, les néons brillaient fort dans la rue, et les notifications faisaient encore vibrer mon téléphone. J’ai simplement compris, tout à coup, que nous sommes peut-être les derniers à avoir pu tomber « à l’état sauvage » sur ces grandes créations, à un âge où notre goût n’avait pas encore pris forme.

Sources

Cités de seconde main : Yoshiyuki Nagaoka, Manga wa naze kisei sareru no ka (Pourquoi réglemente-t-on le manga ?), Heibonsha Shinsho, 2010, p. 97-98 ; Osamu Tezuka, Garasu no chikyū o sukue (Sauvez la Terre de verre), Kōbunsha, 1996, p. 14. Pagination d’après l’article de Wikipédia en japonais « 悪書追放運動 » cité plus haut ; les ouvrages eux-mêmes n’ont pas été consultés.