Niu Lai
À l’été 2026, un film d’animation chinois intitulé Niu Lai (牛来, du nom de son petit veau) est sorti en salle. Aucune promotion, aucune bande-annonce : en dix jours, il a rapporté un peu plus de 7 700 yuans, pour moins de 300 spectateurs dans tout le pays.
Il est d’une maladresse stupéfiante. Des modèles 3D rigides, des gestes mécaniques, et en ouverture une alouette qui tourne cinq minutes dans le ciel. Le réalisateur, Xin Yumeng, a 34 ans ; formé en architecture de paysage, il n’avait jamais appris l’animation, et le logiciel qu’il a utilisé sert d’ordinaire à dessiner des plans de jardins.
Le film a été fait presque entièrement par deux personnes : lui et sa mère, Sun Lifang. Pendant cinq ans, le fils a modélisé, animé, monté et doublé ; la mère a écrit le scénario, prêté sa voix à tous les personnages féminins et appris seule la composition pour écrire toute la musique du film et la chanson du générique. La société de production était à l’origine une entreprise de rénovation. Le distributeur, un ami, lui a conseillé de ne pas sortir le film en salle ; il a répondu qu’il avait eu trop de mal à le terminer.
L’histoire est simple. Un veau nouveau-né n’arrive pas à se tenir debout ; épuisé, il s’endort et rêve. Dans son rêve, les loups attaquent, et sa mère se sacrifie pour les éloigner du troupeau ; devenu grand, le veau donne à son tour sa vie pour les siens. Puis il se réveille, se lève et marche, pas à pas, vers le troupeau.
Au début, ses parents le croyaient fou. Puis ils lui ont dit ce que tant de parents chinois disent à leurs enfants : fais ce que tu peux.
C’est en écoutant la chanson du générique que j’ai pensé à la Valse n° 2 de Chostakovitch. Écrite et chantée par la mère, elle a les accents d’une mélodie populaire russe ; beaucoup de Chinois de sa génération ont grandi avec les chansons soviétiques. La valse est une musique de bal, brillante et tournoyante, mais sous la mélodie quelque chose pèse, comme un regard triste derrière un sourire. La chanson est ainsi.
Le film est raté d’un bout à l’autre. Mais qu’une mère ait accompagné son fils pendant cinq ans au bout d’un rêve dont tout le monde se moquait, cela est vrai. Dans le film, la mère meurt pour le troupeau ; hors du film, elle écrit des chansons pour son fils. Les deux sont vrais.
C’est de cela que je veux parler. Faute de mieux, je l’appellerai le cœur.
Ce que j’appelle le cœur
Le cœur, ce n’est pas l’honnêteté. On peut ne jamais mentir et ne tenir à rien. L’honnêteté consiste à ne pas tromper ; le cœur, c’est s’engager tout entier.
L’amour d’une mère pour son enfant en est la forme la plus pure. Il n’a pas de public : quand personne ne regarde, elle aime tout autant. Il n’attend rien en retour : elle n’aime pas son enfant parce qu’il lui rendra un jour ce qu’elle a donné. Il n’a pas besoin de raison : demandez à une mère pourquoi elle aime son enfant, elle ne saura pas répondre, et elle n’a pas à le faire. Le cœur se tourne toujours vers quelque chose qui n’a plus besoin d’être justifié.
Dans l’histoire humaine, c’est la religion qui a offert ce quelque chose : un absolu, plus grand et plus vrai que soi, auquel on peut se donner entier. C’est pourquoi, parmi ceux qui ont pris les armes au nom de Dieu, des croisés aux Taiping, beaucoup étaient sincères. Ils ne cherchaient pas seulement du pain ; ils voulaient un monde vrai.
On objectera que le fanatique, lui aussi, est sincère. C’est faux. Celui qui a du cœur est honnête envers lui-même : il doute, il souffre, il se demande la nuit s’il s’est trompé. Le fanatique ne doute plus ; il a confié sa pensée à un slogan et ne se regarde plus en face. Le fanatisme n’est pas un excès de cœur, c’est une autre forme de fausseté.
Une morale sans racines
Notre société ne manque pas de vocabulaire moral. Égalité, inclusion, diversité, progrès, droits : jamais il n’y en a eu autant. Mais il n’y a rien dessous.
Au début d’Après la vertu, Alasdair MacIntyre imagine une catastrophe qui aurait détruit les sciences : les survivants n’en retrouvent que des fragments de formules et de termes, qu’ils continuent de réciter sans savoir à quel ensemble ils appartenaient. Notre langage moral, dit-il, en est là. Nous disons encore « bien », « devoir », « dignité », mais le monde qui donnait sens à ces mots, celui qui disait pourquoi l’on vit et ce qu’un être humain doit devenir, a disparu.
Le philosophe américain Elton Trueblood appelait cela une « civilisation des fleurs coupées » : dans le vase, la fleur tient encore un moment, mais elle n’a plus de racines. Tom Holland, dans Dominion, le dit plus franchement : le meilleur de nos valeurs laïques a poussé sur le christianisme, avant qu’on en coupe la racine.
Les mots restent, les racines sont parties, et il ne reste que deux choses : la posture et la transaction. Dire ce qu’il faut rapporte sécurité et reconnaissance ; tout se négocie, rien n’échappe à l’échange. On suit cette morale non par conviction, mais par peur d’être exclu.
Dans Le Pouvoir des sans-pouvoir, Václav Havel a décrit un marchand de légumes qui accroche dans sa vitrine « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Il ne se demande jamais ce que dit ce slogan, et les passants ne le lisent même pas. L’affiche n’est qu’un gage de loyauté : peu importe qu’on y croie, il suffit de s’y conformer, et tout le monde l’affiche. Le système entier tenait sur ce mensonge partagé. Aujourd’hui, personne ne nous oblige à afficher quoi que ce soit : nous le faisons nous-mêmes. Le slogan a changé, la vitrine est la même.
Plus fondamentalement, dans la morale progressiste laïque, tout doit être justifié et tout peut être renversé : ce qui est juste aujourd’hui ne le sera plus demain. Elle appelle cela l’ouverture. En réalité, cela veut dire que rien, dans cette morale, ne mérite d’être aimé sans condition. Une mère n’a pas à justifier son amour ; une morale où tout exige une justification ne peut pas être aimée ainsi, et ne peut donc pas donner de cœur.
L’universel et le particulier
Quelle communauté peut porter le cœur ? Mon critère : elle repose sur une conviction universelle, à laquelle n’importe qui peut adhérer pleinement, pourvu qu’il y croie vraiment.
La République dit : tu es citoyen. Elle ne demande pas qui sont tes ancêtres ni où tu es né ; elle demande si tu fais tiens ses principes. Rousseau a consacré un chapitre du Contrat social à la « religion civile », et la France lui a bâti un temple : au fronton du Panthéon, « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Pour Renan, la nation est « un plébiscite de tous les jours » : elle tient à une adhésion sans cesse renouvelée, non au sang.
Les États-Unis sont l’autre exemple. Chesterton disait de l’Amérique qu’elle est la seule nation fondée sur un credo, une nation qui a l’âme d’une Église. « Tous les hommes sont créés égaux » est un article de foi : qui y croit est Américain. L’exceptionnalisme américain, au fond, c’est cela : une nation qui se croit chargée d’une mission pour l’humanité entière.
Ces deux traditions sont laïques, mais elles ont gardé l’ossature du religieux : une conviction absolue, un appel adressé à tous, quelque chose pour quoi l’on peut mourir. C’est pourquoi elles peuvent demander le cœur.
À l’opposé se trouve l’identité particulière : la langue, l’origine, la mémoire, le « nous ». Une identité particulière ne demande pas de croire, seulement d’appartenir. Or l’appartenance n’exige pas le cœur : elle s’hérite.
On accuse l’universel d’arrogance et de fanatisme, de faire la guerre au nom du genre humain. Mais une conviction, si dangereuse soit-elle, reste une conviction ; une coquille, si inoffensive soit-elle, reste une coquille. Le mal le plus profond, c’est la seconde.
Le Québec : le contenant sans le contenu
Je vis au Québec. Selon ce critère, c’est l’exemple le plus net de coquille vide que je connaisse.
Il n’a pas toujours été vide. Avant la Révolution tranquille, le Québec était la société la plus catholique d’Amérique du Nord ; la langue et la foi allaient ensemble, et l’on disait que la langue était gardienne de la foi. La formule est d’Henri Bourassa : le chef nationaliste en avait défendu l’idée en 1910, dans son discours de Notre-Dame, à Montréal, avant d’en faire en 1918 le titre d’une conférence. On défendait le français parce qu’il portait une foi, une manière entière de comprendre pourquoi l’on vit.
Or « catholique » veut dire universel. Le Québec d’avant 1960 était un peuple particulier au sein d’une Église universelle : sa langue et son histoire en faisaient la part particulière, la foi en faisait la part universelle.
La Révolution tranquille a jeté la part universelle et gardé la part particulière. Les églises se sont vidées, puis sont devenues des condos, des bibliothèques, des salles de spectacle. La langue est restée, défendue plus âprement que jamais. Mais de contenant, elle est devenue une fin en soi : on garde le vase avec acharnement, et ce qu’il contenait a été versé depuis longtemps.
Fernand Dumont a passé sa vie à demander ce qui, une fois la foi commune retirée, pourrait encore fonder un « nous ». Le Québec n’a toujours pas répondu.
Le Québec dira : nous avons la laïcité. En 2019, la loi 21 a inscrit la laïcité de l’État dans la loi. Mais cette loi ne dit que ce que nous refusons : les signes religieux chez certains agents de l’État, le retour de l’ancienne Église. Ce qui se fonde sur un refus est une défense, pas une conviction. La laïcité dit ce que le Québec n’est pas ; elle ne dit pas ce qu’il est.
Le Québec dira encore : nous avons le nationalisme civique ; le français est une porte ouverte à tous, et quiconque l’apprend et participe à la vie commune devient Québécois. Mais une porte vaut par ce qui se trouve derrière. Quand la République dit « tu es citoyen », il y a derrière toute une conception de l’être humain. Quand le Québec dit « tu parles français », qu’y a-t-il derrière ? Le français.
Les intellectuels québécois reprochent depuis longtemps au multiculturalisme canadien d’être un relativisme creux, qui accueille tout et n’est donc rien. Cette phrase, mot pour mot, peut leur être retournée.
Le Canada postnational, et ailleurs
Si le Québec est une coquille, le multiculturalisme canadien est plus creux encore. Le Québec défend au moins une chose avec acharnement ; le Canada a renoncé même à cela, et fait de ce renoncement une vertu.
En 2015, Justin Trudeau déclarait au New York Times Magazine que le Canada n’a ni identité fondamentale ni courant dominant, que les Canadiens partagent plutôt des valeurs comme l’ouverture, le respect et la compassion, et que le pays serait ainsi le premier État postnational. Il le disait avec fierté. Ouverture, respect, compassion : ces mots ne sont pas faux, ils sont vides. Ils ne demandent à personne de se donner. Une communauté qui accueille tout finit par ne rien exiger, et donc par n’être rien.
Le conservatisme canadien s’est longtemps défini, lui aussi, par le fait de ne pas être américain. En 1965, dans Lament for a Nation, George Grant pleurait déjà l’effondrement de cette tradition. Un pays fondé sur ce qu’il n’est pas n’a, comme la laïcité québécoise, qu’une défense et aucun appel.
Quand rien n’est cru en commun, il ne reste que les intérêts. La fédération devient un marchandage entre Ottawa et les provinces ; l’Ouest devient une réserve de ressources à exploiter. L’immigration, qui devrait être une invitation à entrer dans une vie commune, est devenue au Canada un moyen de fournir de la main-d’œuvre : pour faire baisser le coût du travail, les élites ouvrent la porte au monde entier.
Les chiffres sont là. Au recensement de 2021, le Canada comptait moins d’un million de résidents non permanents (travailleurs temporaires, étudiants étrangers, demandeurs d’asile, etc.), soit 2,5 % de la population ; à l’automne 2024, Statistique Canada en estimait plus de trois millions, soit plus de 7 % de la population. Dans le volet des postes à bas salaire du Programme des travailleurs étrangers temporaires, Ottawa a approuvé environ 28 000 postes en 2019 et environ 84 000 en 2023 : le triple, avec en tête les cuisiniers et les caissiers. Le ministre de l’Immigration Marc Miller l’a reconnu lui-même : les employeurs canadiens sont devenus « accros » aux travailleurs étrangers temporaires. En octobre 2024, Justin Trudeau a admis ne pas avoir trouvé le bon équilibre ; il a ramené la cible de résidents permanents pour 2025 de 500 000 à 395 000 et s’est fixé pour objectif de réduire les résidents temporaires à 5 % de la population.
Quand un pays accueille quelqu’un, l’invite-t-il à devenir quelque chose, ou a-t-il seulement besoin qu’il fasse quelque chose ? La réponse du Canada est la seconde.
Les États-Unis et la France ont eu quelque chose, mais ils sont en train de le perdre. L’Amérique de l’ère Trump recule d’un credo où l’on entre en y croyant vers une identité d’origine et de sang : elle prend le chemin du Québec. La France aussi : quand l’idéal républicain se réduit à des règles administratives de laïcité, la coquille n’est pas loin.
Le rire
Ce qui est arrivé à Niu Lai après sa sortie en dit plus long que le film lui-même.
Il a connu un succès foudroyant, jusqu’à dépasser 63 millions de yuans à la mi-septembre, mais comme une blague. Les spectateurs n’allaient pas le voir : ils allaient s’y montrer, crier « Maman ! » avec le petit veau, tout filmer au téléphone. Le titre a été lu comme « le marché haussier arrive », et des boursicoteurs ont acheté des billets pour s’attirer la chance. Des marques de thé aux perles, de lait et de sauces ont tourné à la hâte des pubs volontairement bâclées à son image. Les rumeurs se sont enchaînées : blanchiment d’argent, fraude aux subventions ; on a fabriqué par IA de fausses entrevues et de faux extraits. À l’étranger, une copie piratée a été projetée devant un public payant à San Francisco. Quelqu’un a même lancé une cryptomonnaie à son nom.
Cinq ans de cœur d’une mère et de son fils sont devenus, entre les mains de ce monde, trois choses : un mème, des clics, un commerce.
La plupart de ceux qui riaient n’étaient pas méchants. C’est justement le problème. Une société vide ne sait accueillir le cœur que par l’ironie. Elle ne sait pas où le mettre, alors elle rit ; et quand elle a fini de rire, elle le vend. L’ironie est la langue maternelle de la coquille vide.
Certains, bien sûr, ont été touchés, et ont dit que c’était le film le plus sincère de l’année. Mais il fallait souvent rire d’abord pour pouvoir le dire. Aujourd’hui, avouer qu’on a été ému par quelque chose de sincère exige de prouver d’abord qu’on le trouve ridicule ; sinon, on passe pour naïf.
Ce qui reste
Chostakovitch a vécu presque toute sa vie sous un régime qui exigeait de lui une représentation. En 1936, un éditorial de la Pravda qualifiait son opéra de « chaos au lieu de musique » ; en 1948, il était de nouveau condamné publiquement. Il a fait son autocritique, multiplié les déclarations, lu des discours écrits par d’autres. Il a dit tout ce qu’il fallait dire.
Mais sa musique n’a pas menti. La Valse n° 2, en surface, est un bal léger ; dessous, une tristesse qui ne se dit pas. Il a caché son cœur là où le régime ne savait pas le trouver, ou faisait semblant de ne pas savoir.
Le cœur ne change pas les régimes. Chostakovitch n’a pas changé l’Union soviétique, et Niu Lai ne changera personne. Mais les régimes passent, les slogans changent, les mots justes se démodent, une blague chasse l’autre. Une mélodie qui cache sa tristesse sous l’éclat, une chanson écrite par une mère pour son fils : cela demeure.
À la fin de Niu Lai, le petit veau se réveille de son rêve, se lève et marche seul vers le troupeau.
Voilà ce que nous pouvons faire : dans une coquille vide, commencer par ne pas en être une.
Sources
- Niu Lai, recettes et production : Beijing News (recettes au 15 septembre), Caiwen (recettes des dix premiers jours), HK01, d’après Lianhe Zaobao (le film fait par la mère et le fils), Huxiu (la chanson du générique, les coulisses et les faux fabriqués par IA)
- Après le succès viral de Niu Lai : Huxiu, d’après Zhengmian Lianjie (cris et tournages dans les salles, rumeurs de blanchiment et de fraude aux subventions), PANews (le jeu de mots sur le « marché haussier », les boursicoteurs et la cryptomonnaie homonyme), SocialBeta (les pubs de marques imitant le film), San Francisco Chronicle (les projections d’une copie piratée)
- Justin Trudeau et l’« État postnational » (2015) : Biscahie, London Journal of Canadian Studies
- Résidents non permanents : Statistique Canada, Le Quotidien, 24 septembre 2025 ; chiffres du recensement de 2021 cités par immigration.ca
- Postes à bas salaire du PTET : The Globe and Mail ; Marc Miller et les employeurs « accros » : The Globe and Mail
- Cibles d’immigration d’octobre 2024 : La Presse canadienne, via National Newswatch